Le sophisme de la pilule amère

Je vais faire une confession honteuse. Lorsque j’étais jeune, je voyais Nicolas Sarkozy et Ségolene Royal faire campagne pour l’élection présidentielle de 2007. Alors, je ne captais pas grand-chose à la politique ou à l’économie, mais ce que je remarquais, c’est que Nicolas Sarkozy proposait généralement des mesures d’efforts, de privation, de sacrifices, d’austérité – « travailler plus pour gagner plus », comme le disait son slogan de campagne – alors que Ségolene Royal proposait plutôt des mesures sociales et autres sucreries. Et du coup, je me disais : « Nicolas Sarkozy propose des mesures douloureuses. Cela montre qu’il est sérieux, qu’il est lucide, qu’il ne ment pas aux Français. Alors que l’autre, là, elle nous promet Disneyland… C’est pas très sérieux. »

Dit autrement, je faisais le raisonnement suivant : si une personne propose des mesures qui piquent, qui font mal, qui demandent des efforts et des sacrifices, alors cette personne doit probablement être dans le vrai. Un peu comme un professeur sévere mais réglo qui pousse les éleves à travailler dur, par rapport au prof cool qui donne des bonnes notes à tout le monde. Ouais, une sorte de pilule amere : médicament qui a vraiment un goût immonde et dégueulasse, et qui va donc sans doute être très efficace.

D’où cette proposition de nom : le sophisme de la pilule amere. C’est un peu le dicton anglais « no pain, no gain » : pas de souffrance, pas de progres.

Alors, c’est une heuristique comme une autre. Mais, comme souvent avec ce genre d’heuristique, ça devient un probleme lorsqu’on considere que ça nous dispense de regarder plus loin et de vérifier si cette intuition est confirmée par les faits.

Une bonne illustration de cet écueil aujourd’hui, ce sont certaines réactions au programme du Nouveau Front populaire – bref – notamment les réactions de deux personnes d’un certain âge, financierement aisées et économiquement très libérales (pour ne viser personne), qui, comme moi en 2007, considerent qu’il y a trop de « cadeaux sociaux » dans ce programme politique, ce qui implique logiquement que ce programme n’est pas sérieux et doit donc être rejeté.

Et peut-être que c’est le cas. Mais ce programme est quand même soutenu par plus de 170 économistes. Alors, peut-être que ces économistes sont tous des charlatans, mais a priori, ça devrait peser davantage dans la balance que notre intime conviction que « ce programme est trop beau pour être vrai et devrait donc être rejeté de fait. » Au minimum, cela devrait nous pousser à reconsidérer un peu cette intuition.

Similairement, en 1936, une organisation nommée « Ordre et Bon Sens » diffusait des affiches contre la semaine de 40 heures, cette « folie démagogique » (voir dans la description), et faisait appel à notre bon sens, comme leur nom l’indique. Pourtant, si on est un peu familier des sciences, on devrait savoir que le « bon sens » passe son temps à se faire botter les fesses par les résultats scientifiques. Ce n’est pas vraiment un indicateur très fiable.

Bref, on devrait faire un peu plus attention à ce sophisme de la pilule amere, tant dans la communication politique que dans nos raisonnements personnels. Parce que si on pense que le dicton « no pain, no gain » est vrai en toutes circonstances, on risque de s’infliger beaucoup de souffrances inutiles.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.