Le libre marché des idées et ses limites

Il y a des discussions qui reviennent régulièrement sur des sujets comme la totalité du fait, l’extrême centre, et dans ces discussions, il y a une idée qui est souvent mise en avant : celle du libre marché des idées – « free marketplace of ideas » en anglais.

L’analogie

En gros, c’est une analogie avec l’idée de libre concurrence entre plusieurs entreprises, qui finirait par déboucher sur des produits optimaux vu que les consommateurs vont privilégier les meilleurs produits. Similairement, si on met toutes les idées en vrac dans le débat public, ce sont les meilleures idées qui vont finir par triompher. Enfin, en théorie. Ou pour prendre une métaphore plus biologique, ce serait une sorte de darwinisme des idées, de sélection naturelle des meilleures idées.

Et c’est pas une idée débile. Mais elle a ses limites, tout comme l’idée de libre concurrence qui débouche sur des produits optimaux, en passant.

Le cas de la recherche scientifique

Prenons d’abord un cas où cette analogie semble plutôt bien fonctionner : la recherche scientifique. Bon, la recherche scientifique a d’innombrables écueils, mais sur le long terme, il semblerait que ce soient les meilleures théories qui finissent par s’imposer, comme la théorie de la relativité ou celle de l’évolution darwinienne justement – du moins jusqu’à être détrônées à leur tour par de meilleures théories.

Sauf que dans la grande conversation scientifique, on ne peut pas non plus dire n’importe quoi. Enfin, on peut, et bien sûr, mais il y a plein de normes pour limiter les dérives. Par exemple, si on considère que cette conversation se fait par articles scientifiques interposés, ces articles passent par un comité de lecture, et il est attendu que les affirmations qu’ils contiennent soient argumentées, sourcées et comparées aux travaux existants, etc.

Les plateaux télé

Mais ce n’est pas le cas dans tous les marchés d’idées. Si on prend les plateaux télé, par exemple : bien sûr, on est supposé de ne pas insulter et de ne pas donner de coups de couteau – c’est un bon début. Mais en revanche, rien n’interdit de faire de la rhétorique sous stéroïdes : caricature de l’adversaire, coupage de parole, punchlines creuses qui sonnent bien, montage sur ses grands chevaux… En fait, tout cela est même encouragé, vu que ça fait monter l’audience.

Est-ce que ce genre d’environnement va sélectionner les meilleures idées ? C’est pas du tout clair. Ça va surtout sélectionner les meilleurs polémistes.

Les réseaux sociaux

Et bien sûr, il y a les réseaux sociaux, où le critère de sélection d’une information n’est pas son intérêt ou sa pertinence, mais sa viralité. Le libre marché des idées version Twitter peut parfois sélectionner de bonnes idées, mais aussi beaucoup de désinformation scientifique ou politique. Sur les réseaux sociaux, des informations en opposition complète avec le consensus scientifique, ou des théories largement débunkées, peuvent tout à fait gagner la guerre de l’attention, persuader un grand nombre de gens, voire même gagner des élections et devenir des lois.

Le paon et Twitter

Pour en revenir au darwinisme : la nature ne sélectionne pas que des super-prédateurs au comportement ultra-optimisé. Elle sélectionne aussi des animaux comme le paon, dont l’énorme queue est un handicap en termes de survie, mais un atout en termes de séduction et de reproduction. L’ADN du paon fait donc beaucoup à Twitter.

Alors, bien sûr, mon point ici n’est pas de dire qu’il faut rétablir la censure et envoyer les dissidents au goulag. C’est juste qu’on devrait davantage faire attention aux limites de cette notion de libre marché des idées. En pratique, il y a énormément de contextes où ce ne sont pas les meilleures idées qui sont sélectionnées. Et si on veut qu’elles le soient davantage, eh bien il faudrait peut-être se pencher sur les normes sociales et sur les algorithmes qui gouvernent notre environnement informationnel.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire dans le libre marché des commentaires.