Défendre le droit à l’avortement
Récemment, la Cour suprême des Etats-Unis a supprimé le droit fédéral à l’avortement. C’est donc à présent à chaque Etat de décider, et certains Etats conservateurs ont bien l’intention d’interdire l’avortement complètement, ou de le rendre quasi impossible.
Alors, la France est encore loin d’un tel basculement, notamment parce qu’elle n’a pas le même pourcentage d’ultra-chrétiens radicalement opposés à l’avortement. Mais quand je somme tous les commentaires que j’ai pu entendre ou lire sur la question dans le monde francophone, il y a quand même beaucoup de gens qui sont « avortement-sceptiques » — comme d’autres sont climato-sceptiques. Bon, OK, surtout des hommes. C’est un peu : « Je suis pas contre l’avortement, mais… »
Mais quoi ? Alors, il y a plusieurs raisons, et je vais déjà passer très rapidement sur la plus classique : les considérations morales concernant le foetus. Bon, pour certaines personnes très religieuses, il y a tout un débat autour de l’âme qui s’incarnerait à un moment donné — soit au moment de la fécondation de l’ovule, soit un peu plus tard. Mais si on voit la conscience comme une propriété émergente de la matière, pour parler de « personne humaine », il faut déjà avoir atteint un certain niveau de complexité, notamment au niveau du cerveau. Et dans les délais actuels où l’avortement est autorisé, on n’est clairement pas sur des niveaux de complexité suffisants pour qu’on puisse parler d’être conscient.
Bon, si vous n’êtes pas d’accord sur ce point, je suis désolé, mais ce n’est pas l’objet principal de cette vidéo.
Ce dont je voudrais parler ici, c’est des gens qui ne sont pas spécialement de grands défenseurs du droit des foetus à naître, mais qui ont néanmoins une certaine hostilité à l’avortement. Typiquement, ce sont des gens qui vont avoir tendance à parler d’« avortement de confort » — une expression que je trouve totalement abusive, comme si une séance d’avortement était une sorte de week-end en thalassothérapie. Mais passons.
L’idée sous-jacente, c’est qu’il y aurait des femmes — plein de femmes — qui ont de nombreuses relations sexuelles avec de nombreux partenaires, sans trop prendre de précautions, puis qui se découvrent un jour enceintes avec étonnement et ont alors recours à l’avortement.
Bon, là, c’est un peu l’équivalent des « welfare queens » : le stéréotype du chômeur qui se la coule douce en touchant ses allocations pendant que les honnêtes gens travaillent — un stéréotype qui est instrumentalisé pour restreindre le droit au chômage, ce qui va impacter négativement énormément de gens, y compris la grande majorité de gens qui ne correspondent pas du tout à ce stéréotype.
Et là, c’est un peu la même idée : une vision stéréotypée de femmes imprudentes et inconséquentes, qui au fond « méritent » ce qui leur arrive.
Bon, déjà, c’est extrêmement réducteur de réduire l’avortement à ce stéréotype. Des grossesses non désirées, cela peut arriver dans énormément de contextes, et la plupart du temps dans des contextes où on ne peut clairement pas dire « elle l’a bien cherché ».
Mais même si la totalité des avortements étaient le fait de femmes sexuellement très actives et très imprudentes en matière de contraception — ce qui est loin d’être le cas — même là, je pense qu’il faudrait quand même défendre un recours gratuit et universel à l’avortement.
Une analogie qu’on pourrait faire, c’est celle des urgences hospitalières. Aux urgences, on accepte toute personne blessée, sans discrimination et sans poser de questions. On ne commence pas à se dire : « Ouh la la, ce jeune homme qui a eu un accident de la route, il a dû boire un peu trop d’alcool, il l’a un peu cherché quand même. Allez, hop hop hop, qu’il aille se vider de son sang ailleurs. » Non, on ne se pose pas ce genre de questions, on accepte tout le monde à l’hôpital. Et je trouve que c’est une chose très positive de ne pas discriminer à l’entrée des urgences.
Il en va de même pour le recours à l’avortement : on doit accepter tout le monde, sans question ni discrimination.
Alors là, certains diront : « Mais c’est pas pareil, dans la majorité des cas, la vie des femmes n’est pas en jeu. » Et c’est peut-être là le point crucial du débat. Parce que certes, dans la majorité des cas, ce n’est pas forcément une question de vie ou de mort pour la femme qui souhaite avorter. Mais je pense que les personnes critiques de l’avortement sous-estiment largement — très largement — les conséquences négatives d’une grossesse non désirée.
L’idée sous-jacente, c’est que : « Bon, ça va ma bonne dame, vous allez terminer votre grossesse et élever votre gosse, c’est pas la fin du monde. » Et penser cela, ça témoigne d’une grave déconnexion — le même type de déconnexion que lorsque des bourgeois financièrement aisés parlent de gens précaires ou au chômage : « Oh, ça va, ils ont qu’à se sortir les doigts du cul. » C’est typiquement le genre de remarque de gens qui n’ont aucune idée de ce que représente la précarité économique, et qui, à défaut de la vivre eux-mêmes, ne font même pas l’effort d’écouter les gens qui subissent cette précarité et de faire preuve du minimum vital d’empathie.
Et là, c’est pareil avec les gens qui minimisent les conséquences d’une grossesse non désirée : ils ne réalisent pas à quel point cela peut bousiller une vie. Bon, peut-être parce que la plupart de ces gens sont des hommes et qu’ils ne s’imaginent pas tomber enceints, je suppose. Dans de nombreux cas, c’est un peu comme si, du jour au lendemain, vous deviez déménager dans un pays à l’autre bout du monde que vous détestez, en abandonnant toute votre vie sur place.
Et tout comme un jeune qui a un peu trop bu et a eu un accident de la route ne mérite clairement pas de se vider de son sang devant l’entrée de l’hôpital, cette femme — ce fameux stéréotype qui aurait pris des risques en matière de contraception — ne mérite clairement pas de voir sa vie bousillée ainsi.
Mais au-delà de sa propre vie, il y a aussi celle de l’enfant qui va naître. Alors, je ne suis pas sociologue, mais il me semble que lorsqu’un enfant n’est pas désiré par ses parents, comment dire… il ne va pas partir dans la vie avec les meilleures chances de son côté. Même si vous allez me sortir des contre-exemples d’enfants non désirés qui sont très heureux, statistiquement, c’est clairement pas une bonne idée de faire naître un grand nombre d’enfants non désirés dès le départ. Ça réduit beaucoup leurs chances d’avoir une enfance heureuse et épanouissante, avec tous les problèmes qui s’ensuivront à l’âge adulte.
En passant, des conservateurs hostiles à l’avortement ont souvent tendance à parler de « grandeur civilisationnelle ». Mais une société avec plein d’enfants non désirés par leurs parents, je sais pas pour vous, mais c’est pas exactement l’image que je me fais d’une grande civilisation.
Bref, qu’on parle de la mère ou de l’hypothétique enfant à naître, l’absence d’avortement va causer, statistiquement, énormément de souffrance humaine. Et de la souffrance humaine que l’on peut facilement éviter en garantissant l’avortement universel et gratuit.
« Oui, mais il y a quand même des femmes qui abusent ! » Non. Et surtout, l’« abus » dont vous parlez ici est absolument dérisoire par rapport aux conséquences humaines des grossesses non désirées. Et honnêtement, j’ai l’impression qu’il y a souvent une volonté implicite de punir les femmes qui ont une sexualité jugée trop frivole, trop débridée, pour des raisons pas très avouables — des raisons qu’il serait utile et important d’investiguer.
En passant, si vous pensez être dans ce genre de schéma de pensée et que l’avortement vous dérange autant : une manière efficace de réduire le nombre d’avortements, c’est de faire beaucoup plus de prévention et d’information sur la contraception. Parce que si tout le monde était ceinture noire de contraception — ce qui est très loin d’être le cas aujourd’hui — on peut parier que cela réduirait significativement le nombre d’avortements. Même s’il y en aurait toujours, et qu’il faudrait toujours les prendre en charge gratuitement et sans poser de questions.
Bref, je ne pense pas que l’avortement soit menacé en France dans l’immédiat. Mais je ressens une grosse fatigue face à la lame de fond réactionnaire qu’on constate en ce moment, et tous les commentaires que je vois — y compris chez des personnes très jeunes ou se revendiquant « apolitiques » — qui parlent d’« avortement de confort » ou de « femmes qui abusent », ça fait partie des petites gouttes d’eau qui forment cette vague réactionnaire. Un mélange de manque d’empathie et de volonté mesquine de punir ou de contrôler. Et ce serait mieux si on pensait un peu moins comme ça.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.