La fierté active et la fierté passive
L’une des émotions les plus addictives, c’est la fierté. Fierté d’avoir obtenu son diplôme de géologie, fierté d’avoir gagné un débat sur internet, fierté d’être breton du nord de Lorient… Ouais, on peut être fier de beaucoup de trucs. Mais il me semble qu’on peut distinguer deux types de fierté : une qui est plutôt positive, et une autre qui peut vite nous entraîner du côté obscur de la Force.
C’est ce que je vais appeler la fierté active et la fierté passive.
La fierté active
La fierté active, c’est typiquement lorsqu’on accomplit un truc et qu’on en est fier. Comme avoir fait un beau gâteau au chocolat, ou avoir trouvé un remède contre le cancer. Ouais, j’avoue, les jours de la semaine où je découvre un remède contre le cancer, je suis plutôt fier de moi. Ça peut aussi être des projets plus collectifs : participer à une association, à un grand projet scientifique, à un mouvement politique, à un projet de logiciel libre…
Bref, ça c’est le type de fierté qui me semble plutôt positif : la fierté par rapport aux trucs qu’on fait ou auxquels on participe.
La fierté passive
Mais certaines personnes sont également fières de trucs qu’elles n’ont pas fait. Par exemple :
- Être fier d’être le petit-fils d’un grand scientifique, même si on n’a pas fait de découverte scientifique soi-même.
- Être fier d’étudier dans une université qui a formé plusieurs grands intellectuels, même si on est juste un simple étudiant.
- Être fier d’être né dans un pays qui a une histoire glorieuse, même si on n’a rien fait de particulièrement glorieux soi-même.
- Être fier d’avoir un très gros quotient intellectuel, même si on n’en fait pas grand-chose.
En bref, là ce n’est plus être fier de trucs qu’on fait, mais de trucs qu’on est – supposément. D’où le nom : fierté passive.
En passant, il faut distinguer cela d’un troisième type de fierté, qui sort un peu du cadre de cette capsule, qu’on pourrait appeler la fierté réactive : typiquement la fierté que développent certains groupes sociaux discriminés, mais qui n’a de sens que dans la mesure où ils sont discriminés justement.
Pourquoi la fierté passive est problématique
Eh bien, je voudrais faire un parallèle avec une notion en psychologie : le growth mindset et le fixed mindset – donc la mentalité de développement et la mentalité fixe (j’avais déjà fait une capsule sur ça, voir lien dans la description).
En gros, des études montrent que si on pousse les gens à se focaliser sur le fait d’apprendre et de progresser, ils vont davantage progresser. Incroyable ! Alors que si à l’inverse on flatte leurs qualités supposément innées – comme leur intelligence –, non seulement ils ne vont pas progresser, mais en plus ils vont être très sur la défensive. Ils vont essayer de protéger ce précieux badge d’intelligence en fuyant les situations qui risqueraient de le remettre en question – comme toutes les activités qui pourraient leur permettre de progresser, par exemple.
Et on observe des attitudes similaires avec tout ce qui relève de la fierté passive. Comme le truc dont on est fier ne dépend pas de nous ou de nos efforts, on va être très chatouilleux envers tout ce qui pourrait sembler remettre cela en question. Par exemple, des nationalistes de tous les pays se mettent très en colère lorsque des historiens remettent en question leur roman national, en parlant mettons du génocide arménien par l’Empire ottoman, ou des crimes de guerre du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale en Corée ou en Chine (voir dans la description). Et si j’ai pris ces deux exemples, c’est parce que ces dénis historiques semblent ridicules à à peu près tous les pays du monde, à l’exception de la Turquie et du Japon respectivement. Comme par hasard.
Un ego fragile par choix
Dit autrement, placer sa fierté dans un truc extérieur qui ne dépend pas de nous, c’est un peu faire le choix d’avoir un ego fragile. Certes, c’est confortable car cela permet de nourrir son orgueil d’une sorte de statut inné, qui nous est acquis une fois pour toute et qui ne nécessite aucun effort particulier de notre part. Mais le revers de la médaille, c’est qu’on se sent alors perpétuellement menacé par tout ce qui pourrait remettre en question ce précieux statut. Et cela nous rend également très manipulable par des gens qui viendraient flatter cette fierté passive à travers leurs discours – des politiciens, par exemple.
Bref, la fierté passive, c’est un peu comme une drogue dure : c’est agréable, c’est un plaisir facile, mais c’est surtout toxique. Cela peut nous pousser vers des attitudes dangereuses qui ne sont ni dans notre intérêt ni dans celui des autres.
C’est pourquoi j’aurais plutôt tendance à conseiller de placer sa fierté dans les trucs que l’on fait ou auxquels on participe, que ce soit des projets très ambitieux ou des trucs plus modestes comme des activités associatives ou artistiques. En tout cas, il me semble que ce type de fierté est beaucoup plus sain et épanouissant pour nous-mêmes, et également beaucoup plus bénéfique à l’échelle de la société.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.