Science et morale
Sur les réseaux sociaux, lorsque les gens se positionnent en faveur de telle ou telle cause, il n’est pas rare qu’on leur fasse la remarque suivante : « Mais vous faites de la morale là ! Moi, je suis dans une démarche rationnelle, basée sur la science ! »
Un sujet qui a particulièrement tendance à déclencher ce genre de remarque, par exemple, c’est tout ce qui touche à la réduction de la souffrance animale. Sans doute parce que se soucier du sort d’animaux est perçue par beaucoup de gens comme quelque chose de particulièrement mièvre et gnangnan.
Mais c’est aussi valable pour à peu près n’importe quelle cause vaguement altruiste : aide aux sans-abri, violence misogyne, lutte contre le changement climatique…
Et il me semble que cela témoigne d’une grosse incompréhension de ce qui distingue science et morale.
Ça me fait penser à un livre assez embarrassant de Sam Harris, un intellectuel américain, intitulé « The Moral Landscape » (Le paysage moral), un livre dont le sous-titre est : « Comment la science peut déterminer les valeurs humaines ».
Si vous voulez en savoir plus, il y a une critique très intéressante de ce livre sur la chaîne Club Philosophie. Oui, c’est une vraie chaîne YouTube, et bien dans la description.
« Comment la science peut déterminer des valeurs humaines ? »
Donc, eh bien, d’après Sam Harris, en déterminant les manières les plus efficaces de maximiser le bien-être des êtres conscients. Et partant de là, tout le livre est un peu à côté de la plaque, j’ai envie de dire.
Ce que fait réellement Sam Harris ici, c’est de postuler que la valeur ultime, c’est la maximisation du bien-être des êtres conscients, puis, partant de là, il suggère d’utiliser les connaissances scientifiques pour poursuivre cet objectif, ce qui est une piste intéressante.
Mais là, donc, on n’a pas utilisé la science pour déterminer des valeurs humaines, on utilise juste la science pour tenter de satisfaire au mieux une certaine vision des valeurs humaines.
Parce que oui, lorsqu’on dit qu’il faut maximiser le bien-être des êtres conscients, ben on pose un axiome moral là, mais on pourrait en poser d’autres.
En passant, même si on est globalement d’accord sur cette idée de maximiser le bien-être, ça reste une idée assez vague avec plein d’interprétations possibles.
Par exemple, quelles priorités faut-il donner à la réduction de la souffrance par rapport à l’augmentation du bonheur d’individus qui sont déjà à peu près heureux ?
Ça, par exemple, c’est un problème de philosophie morale qui sort du domaine de la science, le genre de problème pour lequel il n’y a pas vraiment de réponse claire et définitive.
Et pourtant, si on veut savoir quoi faire pour maximiser le bien-être, ben on est obligé de prendre position sur cette question morale.
En fait, ça, Sam Harris construit tout son livre sur deux erreurs :
- Première erreur : considérer que la maximisation du bien-être est un objectif qui va de soi, qui va tellement de soi que toute réflexion philosophique sur cette question n’est qu’une perte de temps.
- Deuxième erreur : même en admettant cet objectif général, il peut se décliner de plein de manières possibles, et laquelle de ses déclinaisons il faut choisir, ben c’est là aussi une question de philosophie morale.
Et des gens qui fustigent la morale tout en se réclamant de la science, bah j’ai l’impression qu’ils font un peu la même erreur que Sam Harris.
La question de ce qu’il faut faire nous semble tellement évidente que ne se représente même pas ça comme une question, un peu comme un poisson qui ne réalise pas qu’il est dans l’eau, parce qu’il est tout le temps dans l’eau.
Et du coup, lorsque des gens poursuivent des objectifs moraux légèrement différents, ils ne vont pas voir ça comme un désaccord de philosophie morale, ils vont juste voir ça comme quelque chose d’aveugle, damman stupide ou inadéquat.
Bref, ce que je voulais rappeler ici, c’est que dès l’instant où on dit qu’il faut faire X plutôt que Y, on adopte une position morale, même si on n’a pas conscience.
La science, tout seul, ne peut pas produire des formulations du type « il faut faire X ». Pour cela, il faut la combiner avec une ou plusieurs valeurs morales, et le choix de ses valeurs n’est pas toujours très bien là.
Et ça tombe bien, il y a tout un domaine qui s’intéresse à la question de ce qu’il faut faire : la philosophie morale.
C’est un domaine qui ne peut pas produire de réponse aussi claires et tranchées que la science. D’ailleurs, c’est pas toujours le cas non plus en sciences, en passant.
Dès l’instant où nous avons des idées, même vagues, sur ce qu’il faudrait faire ou non dans notre société, et bien que ça nous plaise ou non, nous faisons de la morale.
Oui, même si on a fait deux ans d’études de physique à l’université. Je sais, c’est dur, mais c’est comme ça.
Et du coup, si nous ne voulons pas faire de la mauvaise morale, ben une première étape ce serait d’avoir conscience que nous en faisons, de la morale, et de sortir de l’illusion que nos actions sont guidées par une démarche purement rationnelle, vierge de toute morale moralisatrice.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.