Le grand remplacement et le vocabulaire

Aujourd’hui, de nombreuses figures médiatiques parlent ouvertement du « grand remplacement », et j’ai vu pas mal de gens de bonne volonté dire des trucs du genre : « Bon, ok, et s’ils ont des chiffres, le grand remplacement ? »

Et je pense que les gens qui disent ça prennent la question par le mauvais bout.

Bon, avant d’aller plus loin, petit disque les mœurs : si vous pensez que le grand remplacement est un grave péril pour la civilisation occidentale ou un truc du genre, bah, désolé, mais cette vidéo ne s’adresse pas à vous.

Bon, on parlera peut-être de ces histoires de péril civilisationnel un autre jour, mais c’est pas le sujet ici.

Ici, je m’adresse aux gens qui veulent des chiffres sur le remplacement.

J’en ai notamment vu pas mal dans les cercles sceptiques flash diététiciens.

Et pour illustrer le problème, je vais faire une analogie avec l’avortement.

Imaginons qu’il y ait un mouvement anti-avortement radical qui, à chaque fois qu’il parle d’avortement, parle de « meurtre d’innocents ».

Et mettons qu’il dise un truc du genre : « En 2020, en France, il y a eu 250 000 meurtres d’innocents. »

Et là, Jean-Michel Diététicien débarque, il rétorque : « Faux ! En 2020, il y a eu seulement 222 000 meurtres d’innocents en France ! Oui, vous m’avez bien entendu, les chiffres sont formels : en 2020, en France, seulement 222 000 innocents ont été doublement assassinés. Hashtag des dunks, hashtag fact checking. »

Vous voyez le problème, là ?

Jean-Michel Diététicien a débloqué une erreur de chiffres : de 122 000 meurtres d’innocents à 250 000, auquel cool.

Mais ce faisant, il a validé et repris à son compte l’expression « meurtre d’innocents » pour parler de l’avortement.

Autrement dit, les anti-avortement ont peut-être perdu un point grâce à son micro-débunk, mais ils ont gagné 10 points par ailleurs, parce qu’il a cautionné et validé l’expression de l’autre proche du public.

Consciemment ou non, employer cette expression pour parler d’avortement, cela valide et renforce l’idée que l’avortement, c’est un meurtre atroce de bébés innocents.

Ce qui, sur le plan des idées, est une bien plus grande défaite que une micro-manipulation de chiffres. Voir ma capsule sur le sujet. Voir dans la description.

Et c’est pareil lorsqu’on utilise l’expression « grand remplacement » pour parler de changements démographiques.

Parce que, de quoi on parle, au fond, du point de vue de Jean-Michel Diététicien ?

C’est juste l’hypothèse selon laquelle, par exemple, la couleur de peau du Français moyen va légèrement s’assombrir au fil des décennies, notamment avec les mariages mixtes entre Français de souche et Français d’origine extra-européenne.

Ouais, l’horreur, quasiment le Club Med.

Mais utiliser l’expression « grand remplacement » pour parler de ça, ce n’est absolument pas neutre.

Ça implique que nous sommes en train d’être remplacé par eux, par l’autre, par l’ennemi, et que c’est très très grave et très très inquiétant.

On pense à la série « Les Envahisseurs », où des extra-terrestres au petit doigt raide se glissent parmi les humains, ou plus récemment à la série « Brain Dead », où des membres du congrès américain sont progressivement affectés et remplacés par des aliens dévoreurs de cerveau.

Bref, ça évoque un imaginaire très anxiogène.

Et lorsqu’on utilise l’expression « grand remplacement » pour parler de changements démographiques, on valide l’idée que ce changement démographique, dans la mesure où il existe, est quelque chose de grave et d’anxiogène, voire que c’est un enjeu existentiel, quelque chose qu’il faudra combattre par tous les moyens possibles.

À chaque fois que monsieur et madame tout le monde utilise l’expression « grand remplacement », c’est une victoire pour les identitaires et nationalistes, et ce, même si on utilise cette expression pour expliquer que ce remplacement est moins rapide qu’il ne le dise.

Ça, c’est un aspect très secondaire.

L’important pour eux, c’est surtout qu’on valide l’idée que le changement démographique est un remplacement, que nous sommes en train d’être remplacés, et que c’est grave, angoissant, et qu’on devrait lutter contre avec des déportations légales, par exemple, comme certains se plaisent à le suggérer de manière de plus en plus décomplexée.

Bref, si vous êtes une personne bien intentionnée qui voit cette rhétorique du grand remplacement monter dans les médias, qui voudraient lutter contre, ba1, pour commencer, ne faites pas l’erreur de reprendre cette expression à votre compte.

Parce que si vous faites ça, vous avez déjà perdu l’essentiel de la bataille sur le plan idéologique.

Vous acceptez de poser le cadre du débat selon les termes voulus par l’extrême droite.

Peu importe toutes les corrections de chiffres démographiques que vous pourrez faire par la suite.

Ici, j’ai proposé l’expression « changement démographique », qui est régulièrement utilisé dans la presse démocrate américaine, une expression qu’on pourrait également critiqué, mais qui me semble largement préférable à l’expression « grand remplacement », si on veut éviter de présenter un phénomène démographique neutre en commun péril existentielle.

Bref, pour résumer : si vous voulez lutter contre les idées d’extrême droite, bat, pour commencer, ne laissez pas votre vocabulaire se faire grand remplacé par celui de l’extrême droite.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.