Les jets privés, les golfs et l’épouvantail du khmer vert

Alors, je sais pas si vous avez remarqué, mais il a fait un petit peu chaud cet été. Une sorte d’avant-goût des décennies qui nous attendent. Et cela a mené à des petites polémiques sur l’utilisation de jets privés ou sur l’arrosage des terrains de golf en pleine canicule. Des polémiques qui ont visiblement agacé certaines personnes aux profils sociologiques assez précis – disons des gens un peu âgés, économiquement libéraux et financièrement très aisés par rapport à la majorité des Français.

Des gens qui montent sur leurs grands chevaux face à ces misérables qui voudraient limiter l’usage des jets privés, interdire l’arrosage des terrains de golf en pleine canicule, ce genre de trucs. On peut citer par exemple Laurent Alexandre, Emmanuel Lechypre, ou encore Mac Lesggy qui a battu le record du monde d’indécence avec ce tweet :

Quand ils ont interdit les jets privés, je n’ai rien dit. Puis ils ont interdit les piscines privées, je n’ai rien dit. Puis les maisons à la campagne, je n’ai rien dit… (lire dans la description)

Ouais, donc le détournement d’un poème sur la déportation des juifs. Une situation qui est bien sûr totalement comparable à la restriction du confort de gens très aisés.

La pente glissante

Bon, alors on pourrait s’en moquer, mais il y a quand même pas mal de gens qui approuvent et relaient ce genre de discours, y compris des gens qui sont beaucoup moins aisés financièrement. Donc essayons de disséquer les angoisses qu’il y a derrière cela.

Ici, Mac Lesggy nous fait un argument de la pente glissante : on commence par interdire les jets privés, et puis de fil en aiguille, on interdit les smartphones, les voitures individuelles, le papier toilette, etc. Et c’est un argument qui peut avoir du sens lorsqu’il y a une volonté politique d’aller le plus loin possible – on sait déjà qu’on veut aller jusqu’à l’extrême, mais on y va juste très progressivement. Mais ici, ça supposerait que le but, l’objectif, ce soit de retourner au Moyen-Âge, en gros.

Et c’est comme ça que beaucoup de gens voient l’écologie – grâce aux caricatures des médias notamment : toute forme de confort moderne serait immorale par nature, il s’agirait de punir les gens, de se repentir pour expier nos péchés climatiques. Ça ressemble énormément aux intentions que l’on prête aux fameux « wokes » : une sorte de fanatisme religieux absurde en roue libre.

La réalité des sacrifices

Alors bien sûr, si on cherche, on trouvera forcément deux ou trois écologistes qui sont effectivement dans ce genre d’état d’esprit. Mais on peut très bien souhaiter réguler l’usage des jets privés pour des raisons beaucoup plus raisonnables : pour essayer de préserver notre confort de vie sur le long terme, par exemple.

Donc, partant de là, il y a deux possibilités : soit on part sur un discours ouvertement climatosceptique – « il n’y a pas de problème, il n’y a pas besoin de réflexion » –, soit on admet qu’il va falloir prendre des mesures. Et s’il faut réduire la consommation, ça fait totalement sens de commencer par la réduire là où elle est le moins indispensable. L’arrosage des golfs, clairement. Mais aussi, si on va un peu plus loin, les piscines privées par exemple.

Sauf que là, on arrive sur des trucs qui vont créer une petite boule au ventre d’angoisse chez beaucoup de gens. Il y a beaucoup de gens qui se sont déjà baignés dans une piscine privée – soit chez leur famille, soit chez un ami – et il faudrait faire le deuil de ça ? Quand même, est-ce que ça ne va pas un peu trop loin ?

Alors, je ne dis pas qu’il faut forcément limiter l’usage des piscines privées – on ne sait pas à quel point c’est pertinent en pratique. Mais par contre, oui, c’est typiquement le genre de petits sacrifices auxquels il faut se préparer psychologiquement si on prend la crise climatique un minimum au sérieux. Et je dis bien un minimum, parce que là encore, soit vous êtes capable d’expliquer qu’on n’aura pas besoin de ce genre de restrictions – peu importe que ça concerne les piscines, les golfs ou autre chose –, soit vous n’en êtes pas capable, et dans ce cas il y aura du confort à sacrifier, que ce soit dans ce domaine ou dans un autre.

L’épouvantail du khmer vert

Et j’ai l’impression que cette figure caricaturale de l’écologiste fanatique qui veut détruire toute forme de confort par principe, eh bien c’est un échappatoire psychologique bien commode pour ne pas regarder cette réalité en face. La réalité que, oui, il y aura des sacrifices à faire. Une réalité qui n’est pas très sympathique et qui nous fait des petits papillons à l’estomac. Mais si en face on brandit cette figure de l’écologiste fanatique qui a des yeux écarquillés et la bave aux lèvres, ça nous donne une excuse psychologique pour détourner le regard de cette réalité. « Attendez, on parle de dangereux fanatiques là, c’est grave ! »

À ce sujet, il est intéressant de constater l’énergie que mettent certains à caricaturer et diaboliser des figures comme Greta Thunberg ou Sandrine Rousseau. Bon, on pourrait sans doute critiquer certaines parties de leur discours, mais de là à en faire des « Hitler verts » ? Pourquoi un tel degré d’acharnement ?

Peut-être parce qu’on a besoin de fabriquer ces épouvantails d’écolo fanatique. On a besoin de les faire exister, parce que leur existence nous donne une excuse pour ne pas penser aux choix désagréables qu’il faudra faire en termes de choix de société. Il n’y a qu’à voir la manière dont ces épouvantails sont invoqués pour faire dérailler des discussions sérieuses sur les choix de société à faire face à la crise climatique.

La question qui fâche

Alors bien sûr, on dira que les jets privés, les terrains de golf, les piscines privées – pris individuellement – ça ne pèse pas si lourd que ça dans le bilan carbone global. Mais bon, déjà, si on prend chaque élément individuellement, rien ne pèse vraiment très lourd par définition. C’est un peu comme si on considérait les émissions de CO2 de chaque marque de voiture prise séparément : « ouais, ça ne pèse pas tant que ça. » Mais si on considère toutes les marques de voitures en même temps, eh bien ça pèse tout d’un coup.

Mais surtout, si on n’est même pas capable d’accepter des restrictions sur les jets privés ou sur les terrains de golf, quel genre de restrictions est-on prêt à accepter en fait ? Non, non, arrêtez avec vos marionnettes de Greta Thunberg et de Sandrine Rousseau, c’est une question très sérieuse : quel genre de restrictions est-on prêt à accepter ? Si on n’accepte même pas celles-là, il n’y a aucune réponse agréable à cette question. Quoi qu’on choisisse, ça va piquer un peu. Mais si on ne choisit pas, ça va piquer encore plus.

Bref, tous ces cris d’orfraie de vieux bourgeois face au moindre début de commencement de restriction climatique – que ce soit sur les réseaux sociaux, sur les plateaux télé ou dans des tribunes de journaux –, il faut voir cela pour ce que c’est : une stratégie de diversion pour éviter de se poser sérieusement les questions qui fâchent. Les questions du « qu’est-ce qu’on va faire concrètement face à la crise climatique ? ».

Et encore une fois, s’ils ont une solution qui n’implique aucune restriction, pas même sur les dépenses de ressources les plus outrancières, qu’ils nous disent quelle est cette solution. Je serais extrêmement intéressé de l’entendre. Mais je ne pense pas qu’ils aient une telle solution magique en tête. Ils veulent juste préserver leur confort – leur confort matériel bien sûr, mais aussi le confort mental de ne pas avoir à penser à tout ça.

Et je pense que les gens qui les relaient veulent eux aussi préserver ce confort mental, pour ne pas devoir faire le deuil d’un monde où on n’avait pas vraiment besoin de se poser ce genre de questions, où on pouvait encore procrastiner sur ce sujet. Et en cela, il est extrêmement confortable d’entretenir cette figure du khmer vert, de l’écolo fanatique. Parce que grâce à cette figure, nous nous sentons justifiés dans notre réaction. Et si je suis justifié dans ma réaction, je n’ai pas à me poser sérieusement la question qui fâche : qu’est-ce qu’on va faire, sur quel aspect est-ce qu’on est prêt à sacrifier ? Tant que je peux pointer du doigt des khmers verts et dénoncer le péril qu’ils représentent, j’ai la parfaite excuse pour ne pas penser sérieusement à tout ça. Et ça, c’est quand même bien confortable.

Et donc, partant de là, il y a deux attitudes possibles : continuer à se complaire dans des stratégies de diversion psychologique en agitant des épouvantails de khmers verts, ou bien se poser sérieusement la question des choix de société à faire face à la crise climatique, en assumant toutes les conséquences des choix qu’on défendra.

Êtes-vous prêt à faire cela ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.