La fragilité nationaliste

Bon, alors récemment il y a eu une élection en Italie, qui a été remportée par un parti – fin, ah oui, faut pas que j’utilise le mot qui commence par F, sinon ça va braquer des gens – pas un parti qui a une grande proximité idéologique avec celui d’Éric Zemmour. Ouais, on va dire ça comme ça. Et la figure de proue est une certaine Giorgia Meloni.

Il y a un petit extrait d’un de ses discours qui a beaucoup circulé sur Twitter, avec plus de 20 millions de vues (lien dans la description), et ça me semble intéressant de décortiquer ce discours, parce que c’est un discours que j’entends régulièrement depuis de nombreuses années de la part de gens de très très droite.

L’identité menacée

Donc, dans ce discours, Giorgia Meloni brandit son identité : elle est italienne, chrétienne, femme et mère. Et visiblement, elle en est vraiment très très fière. Ok, cool. Mais selon elle, il y a des gens qui attaquent son identité, qui veulent la détruire.

Alors, qui sont ces gens ? Ben, vous savez… eux. George Soros, les élites mondialistes cosmopolites du Forum de Davos, du Bilderberg… Ouais, sans doute un truc de ce goût-là. En tout cas, elle ne semble pas avoir besoin de le préciser pour galvaniser la foule.

Et pourquoi veulent-ils détruire son identité ? Eh bien, pour transformer les Italiens en – je cite – « des esclaves consommateurs à la merci des spéculateurs financiers ». Apparemment, elle ne peut plus se définir en tant qu’Italienne, chrétienne, femme, mère. Non non, on veut l’obliger à se définir – je cite – comme « citoyen X, genre X, parent 1, parent 2 ». On veut la transformer en simple numéro afin qu’elle n’ait plus d’identité, plus de racines, et devienne – je cite toujours – « un parfait esclave à la merci des spéculateurs financiers, un parfait consommateur ».

L’identité traditionnelle comme rempart au consumérisme ?

Bon, alors je vais rapidement passer sur le seul point avec lequel je suis d’accord dans ce discours : la spéculation financière, c’est pas hyper génial, et le consumérisme, c’est pas terrible non plus. Bon, après, Giorgia Meloni est-elle vraiment d’accord avec cela au fond ? Ben, j’y mettrais pas ma main à couper. Justement, attendez la suite.

Le premier point discutable de ce discours, c’est l’idée que l’identité traditionnelle serait un rempart contre le consumérisme. Et, comment dire… non. Pas particulièrement.

Prenons par exemple les bourgeois de droite catholique en France. Pas forcément la haute bourgeoisie, mais disons des gens qui sont relativement aisés financièrement. Ben désolé, mais ces gens-là sont de parfaits consommateurs, justement. Ils ont une voiture, deux voitures, une maison, peut-être même une résidence secondaire avec piscine. Ils vont au resto, ils partent en vacances à l’étranger. Et c’est pas parce qu’ils vont à la messe le dimanche ou qu’ils agitent des petits drapeaux français qu’ils vont être moins consommateurs. Au contraire, ce sont les premiers à gémir dès qu’on parle de réduire un tout petit peu notre empreinte carbone.

« Quoi, comment ? On va pas s’empêcher de vivre ! Et l’art de vivre à la française, alors, hein ? »

Et attention, je dis pas que c’est beaucoup mieux dans les autres milieux sociaux. C’est juste qu’il n’y a aucun rapport entre le fait de faire l’hélicoptère identitaire et le fait de moins consommer. Au contraire même, puisqu’il peut y avoir de la consommation identitaire – genre aller au resto et commander une bonne grosse pièce de viande bien de chez nous, parce qu’on est en France quand même, merde.

L’image mentale du jeune frivole

Mais du coup, pourquoi Giorgia Meloni parle-t-elle de ça ? Eh bien parce que cela renvoie l’audience à une image mentale familière : celle du jeune adulte un peu frivole et insouciant, qui a le dernier iPhone, qui a des dépenses plus ou moins futiles. Sauf que concrètement, la plupart des gens consomment juste autant qu’ils le peuvent financièrement, ni plus ni moins.

Alors bien sûr, il y a des exceptions : des gens qui font consciemment l’effort de moins consommer. Mais ces exceptions, on ne va certainement pas les trouver chez des conservateurs de droite qui hurlent à la dictature face à la moindre micro-mesure écologique, et dont beaucoup flirtent ouvertement avec le climatoscepticisme.

La seule différence, c’est que leur consommation est peut-être moins kitsch que celle de la jeunesse insouciante. Au premier abord, ouais, ils n’ont pas de coque rose fluo pour leur smartphone, pas de porte-clé avec une licorne arc-en-ciel. Mais concrètement, ça reste de la bonne grosse consommation bien décomplexée, et c’est pas leur bilan carbone qui dira le contraire.

Et les fameux spéculateurs financiers ? Ben, ils s’en fichent pas mal que les gens achètent le dernier iPhone, une deuxième voiture ou un gros bifteck, du moment qu’ils consomment. Ils ne sont certainement pas en train de se dire :

« Oh là là, les Italiens sont en train de brandir leur grosse identité traditionnelle, c’est très embêtant, ils vont consommer moins qu’avant ! Nos bénéfices risquent de chuter ! »

Non. Les Italiens vont consommer exactement autant qu’avant, et c’est certainement pas l’identitarisme nationaliste qui va changer quoi que ce soit. Surtout si on parle de conservatisme de droite anti-écolo, vu que les deux vont très souvent ensemble.

C’est quand même un étrange tour de passe-passe : arriver à faire passer le cadre d’entreprise en costard pour moins consumériste que l’étudiant qui se bourre la gueule en boîte de nuit le samedi soir. Il faut vraiment rester sur des images mentales extrêmement superficielles pour ne pas voir l’entourloupe là. Mais bon, entretenir le flou artistique, c’est l’une des stratégies préférées de la très très droite, vu que très souvent elle ne sort de ce flou artistique qu’à ses dépens.

Bref, si c’est ça le plan diabolique des spéculateurs financiers pour faire augmenter la consommation, je doute très sérieusement qu’il ait la moindre efficacité.

Des identités vraiment menacées ?

Mais cela nous amène à la deuxième partie du problème : en quoi ces identités traditionnelles sont-elles menacées ?

En fait, à la base, l’exemple que je choisis est parlant. « Citoyen X, genre X, parent 1, parent 2 » : là, elle fait clairement référence au mouvement LGBT, aux personnes trans et non binaires, qui sont effectivement beaucoup plus visibles aujourd’hui qu’il y a 50 ans. Des gens qui ne se cachent plus, qui se montrent. Mais à quel moment ça l’empêche de vivre son rêve italien de mère de famille chrétienne ?

En fait, ça me rappelle Vladimir Poutine dans son discours d’invasion de l’Ukraine, début 2022 :

« Ils ont cherché à détruire nos valeurs traditionnelles et à nous imposer leurs fausses valeurs qui nous rongent de l’intérieur. Ces attitudes qu’ils ont agressivement imposées dans leur pays, des attitudes qui mènent directement à la dégradation et à la dégénérescence, car elles sont contraires à la nature humaine. »

Ouais, donc là, on parle d’envahir l’Ukraine, la tension géopolitique est à son comble, et Poutine a malgré tout jugé pertinent de parler des terribles mouvements progressistes « destructeurs de civilisations ». Priorité.

C’est ce qu’on pourrait appeler la fragilité nationaliste : des gens qui parlent à longueur de journée de grandes civilisations fières et indomptables, qui se dressent glorieusement face à leur destin, et qui sont en PLS devant un couple homosexuel qui s’embrasse dans la rue.

« Oh là là, c’est terrible, c’est la décadence ! La civilisation va s’effondrer ! »

Mais comment dire : si votre civilisation est tellement fragile qu’elle menace de s’effondrer à chaque fois que des minorités sortent un peu du placard, est-ce que c’est vraiment une grande civilisation, ou est-ce que c’est un vase en porcelaine ?

Là, on parle de gens qui veulent juste vivre à peu près normalement, sans avoir besoin de se cacher ou de raser les murs en permanence comme c’était le cas il y a encore quelques décennies. Les trucs comme « parent 1, parent 2 », ça vous semble peut-être ridicule, mais ça épargne de nombreuses prises de tête administratives à plein de familles. Mais le simple fait que ces gens existent de manière un peu trop visible, c’est suffisant pour que Giorgia et Vladimir se sentent attaqués, pour qu’ils se sentent menacés dans leurs petits repères civilisationnels.

Bon, ok, peut-être qu’eux s’en fichent complètement et que ce sont juste des politiciens cyniques. Mais en tout cas, il y a un paquet de gens qui adhèrent à ce discours. Vu que le parti de Meloni vient de remporter les élections italiennes. Des gens qui se sont habitués à ce qu’ils considéraient être la « normalité », et dès que cette normalité est un tout petit peu remise en question, ils sont tout perturbés et tout nerveux. Alors que ça ne les empêche en rien de vivre leur vie normale à 200 %.

Tout comme les bourgeois catholiques n’ont jamais été empêchés de vivre leur vie de bourgeois catholiques par les mouvements LGBT, depuis que ces derniers existent. Mais justement, le simple fait que les LGBT existent, qu’ils ne se taisent plus dans la honte et dans la marginalité, eh bien cela suffit à certaines personnes pour se sentir angoissées. Suffisamment pour voter pour un parti de très très droite, en tout cas.

Bon, bien sûr, il y a sans doute plein d’autres raisons qui expliquent ce vote. Mais c’est quand même quelque chose que des politiciens comme Meloni mettent beaucoup en avant dans leur discours, parce que ça parle aux angoisses des « gens normaux » et que ça ramène facilement des votes.

« Get over it »

Et si vous faites plus ou moins partie de ces gens, ben… je sais pas : get over it. Oui, désolé, je sais pas comment traduire cette expression. « Surmontez ça », pour le dire autrement. Ne vous laissez pas aussi facilement hypnotiser par les grands discours lyriques des politiciens nationalistes, et réalisez que les minorités LGBT ne menacent pas concrètement vos choix de vie. Vous voulez faire un mariage hétérosexuel, avoir beaucoup d’enfants et aller à la messe le dimanche ? Mais allez-y, il n’y a aucun souci, personne ne vous en empêche.

Là encore, on en revient à la stratégie du flou artistique. Giorgia Meloni ne peut galvaniser les foules avec ce genre de discours qu’en restant dans une sorte de flou artistico-poético-lyrique. Mais dès qu’on essaye de définir clairement la menace qu’elle évoque, ben on s’aperçoit qu’il n’y a pas de menace. En fait.

Enfin si, et là, désolé, je vais être un peu piquant, mais il le faut : ce qui est menacé ici, c’est notre petit confort mental de voir uniquement des gens que nous considérons comme « normaux » se montrer ostensiblement dans l’espace public. Et honnêtement, être angoissé par cela au point de voter pour un parti d’admirateurs de Mussolini, ça relève quand même d’un niveau de fragilité qui ferait passer le plus woke des ultra-wokes de Twitter pour un guerrier spartiate qui affronte un lion à mains nues.

Alors oui, on dit qu’il faut être bienveillant avec les gens qui votent à l’extrême droite, qu’il ne faut surtout pas les braquer. Mais comment dire : si on enlève toutes les couches de l’oignon identitaire, on se retrouve face à un affect qui ne peut être pris en compte qu’en marchant sur la figure de certaines personnes. Donc, soit on fait ça – mais c’est quand même pas terrible –, soit on se dit que c’est quand même un peu craignos d’avoir besoin de cogner politiquement sur des minorités juste pour préserver notre petit confort mental et notre sens de la normalité.

Franchement, une telle attitude est-elle digne d’une grande civilisation ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.