Le mythe du déficit

J’ai récemment lu un livre tres intéressant : The Deficit Myth – donc, « Le Mythe du déficit » – par l’économiste américaine Stephanie Kelton (lien dans la description).

A chaque fois que quelqu’un propose une politique publique un tout petit peu ambitieuse – genre un programme de logements sociaux ou de transition énergétique – il y a plein de gens pour rétorquer : « Ah oui, c’est bien joli ce que vous proposez, ma bonne dame, mais comment est-ce qu’on va trouver l’argent pour payer tout ça, hein ? Vous pensez que les braves gens ne payent pas déjà assez d’impôts ? »

Et c’est assez étrange comme remarque, parce que la plupart des Etats n’ont pas besoin de « trouver » de l’argent. Bon, là, je parle des Etats qui peuvent émettre leur propre monnaie, comme les Etats-Unis, le Japon ou le Royaume-Uni. Pour l’Union européenne, l’émission de monnaie se fait au niveau de la Banque centrale européenne, donc si on veut faire une analogie avec les Etats-Unis, il faudrait considérer l’Union européenne comme une sorte d’Etat géant. Mais le principe est le même.

Emettre de la monnaie, c’est ce qu’on désigne souvent par l’expression « faire tourner la planche à billets. » Ouais, imprimer autant de billets de banque que nécessaire. Hashtag argent infini. Bon, en pratique, on n’imprime pas tant de billets que ça, vu que les plus gros transferts d’argent se font de maniere virtuelle, par virement bancaire. On va juste créer de l’argent numérique en quelques secondes, avec un clavier et un ordinateur. Oui, c’est cela que fait la Réserve fédérale américaine la plupart du temps. Ni plus, ni moins.

Bon, alors là, on arrive aussitôt à ce qu’on pourrait appeler le « point Venezuela » : « Faire tourner la planche à billets ! Mais vous êtes malade ! Vous voulez qu’on finisse en hyperinflation comme la République de Weimar ou le Venezuela ? » En passant, c’est assez fascinant de voir à quel point nous sommes conditionnés à avoir cette réponse automatique. Je me souviens qu’à une époque, je répondais également cela par réflexe, alors que je ne sais même pas où j’ai vu cette idée à la base.

Sauf qu’en fait, non. Il y a plein d’exemples de pays qui ont eu massivement recours à la création monétaire sans pour autant que cela ne se traduise en inflation. Par exemple, durant les 30 dernieres années, la masse monétaire du Japon a augmenté de 500 % – donc multipliée par 6 – alors que l’inflation n’a augmenté que de 14 % sur la même période. Et encore, il n’y a même pas de lien logique clair entre les deux (je vous renvoie à la vidéo de la chaîne Eureka sur la question, lien dans la description). Pour citer sa conclusion : « Sortez-vous de la tête cette histoire de planche à billets qui se traduirait immédiatement par de l’inflation. » Dans les exemples d’inflation extrême, comme au Venezuela, cela découlait avant tout d’une économie tres déséquilibrée et dysfonctionnelle.

Bon, malgré ce pouvoir de création monétaire, les Etats ont tendance à l’utiliser seulement en dernier recours, lorsqu’ils y sont contraints par la situation. Par exemple, les Etats-Unis l’ont fait pour amortir en urgence la crise économique de 2007, ou pour financer la guerre en Irak, qui était un gigantesque gouffre financier. Un peu comme un lapin qui n’oserait sauter par-dessus un ruisseau que lorsqu’il est poursuivi par un renard, mais pas en temps normal. Pourtant, même en temps normal, cette capacité de sauter par-dessus un ruisseau, il l’a toujours.

Et justement, ce que propose le livre, c’est d’arrêter de voir la planche à billets comme une solution de dernier recours qu’on utiliserait avec honte et culpabilité, avec le sentiment diffus que ça revient à s’endetter sur l’avenir. Mais plutôt de voir cela comme une partie normale du fonctionnement économique d’un pays.

En fait, on ne devrait même pas parler de « planche à billets. » Techniquement, un Etat qui peut émettre sa propre monnaie a de l’argent illimité, de base. Il peut financer n’importe quel projet sans jamais faire faillite.

Bon, mais alors du coup, c’est la fête du slip ? On peut financer tout et n’importe quoi ? Non. Si un dictateur décide de financer la construction de milliers de statues géantes à son effigie, l’économie de son pays va rapidement avoir des problemes. Par contre, si l’Etat décide de financer l’éducation, la recherche, la santé, l’innovation, sur le long terme, cela va avoir des retombées positives sur l’économie du pays.

La question n’est pas « comment est-ce qu’on va payer pour ce projet », vu que l’Etat n’a aucune limite d’argent par définition. La question, c’est : est-ce qu’il est pertinent de financer ce projet ? Est-ce que ça va avoir des retombées positives sur l’économie réelle ? Est-ce que ça va rendre la société plus prospere ?

Et si on pose la question ainsi, ça change beaucoup de choses dans la maniere d’envisager les finances publiques. En particulier, cela va radicalement à l’encontre des politiques d’austérité qui font comme si l’Etat avait de l’argent limité et devait d’abord en récupérer par de la taxation pour ensuite pouvoir le dépenser. Alors que non, vu qu’il est émetteur de sa propre monnaie.

« Bon, mais du coup, il n’y a plus besoin d’impôts ? » Si, mais pas pour récupérer de l’argent, justement, vu que l’Etat peut en émettre autant qu’il le souhaite. Non, dans cette vision des choses, l’impôt a uniquement pour fonction de détruire de l’argent à certains endroits de l’économie.

« Mais pourquoi voudrait-on détruire de l’argent ? » Parce que cela permet de contrôler l’inflation. Oui, je dis plus haut que la création monétaire n’entraîne pas mécaniquement de l’inflation, mais l’inflation peut toujours survenir pour une raison ou pour une autre. Et si c’est le cas, détruire une partie de la masse monétaire permet à la monnaie de conserver sa valeur.

Sauf que là encore, si on voit les choses ainsi, ça change pas mal de choses. Aujourd’hui, lorsqu’on paye nos impôts, on se dit que chacun paye sa petite part, chacun amene sa petite contribution pour financer nos services publics, de l’ouvrier au grand patron. Ah là là, qu’est-ce que c’est beau, le petit colibri qui fait sa part pour éteindre l’incendie, tout ça. Sauf que, encore une fois, ça n’a pas de sens de penser qu’on fournit de l’argent à un Etat qui en a autant qu’il le souhaite de base.

Mais si on considere que la fonction de l’impôt est uniquement de détruire de la masse monétaire pour contrôler l’inflation, vu comme ça, ça semble tout d’un coup beaucoup plus logique de taxer davantage ceux qui gagnent beaucoup d’argent, par exemple.

Alors, on pourrait se dire qu’au final, tout cela n’est qu’une façon différente de voir la même réalité économique – un peu comme voir la lumiere comme une onde ou comme une particule en physique quantique. Sauf que cette vision des choses est tres libératrice. Penser que l’Etat a besoin de d’abord récupérer de l’argent avant de pouvoir le dépenser, c’est un peu comme marcher courbé en permanence dans un appartement où le plafond fait 6 metres de haut. Et cela conduit à des politiques d’austérité contre-productives qui vont souvent de pair avec un accroissement des inégalités.

C’est un appel aux Etats à assumer leur pouvoir de création monétaire, à cesser de raisonner comme si leurs finances publiques étaient limitées, et à focaliser leur attention sur les vraies limites – qui ne sont pas dans les finances publiques, mais dans la réalité matérielle du pays : sa capacité de production, ses ressources énergétiques, son niveau d’éducation, ses infrastructures de transport. Ce qui peut conduire à des décisions radicalement différentes en termes de politique publique.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.