Le mythe de l’efficacité chinoise

Il y a un discours que l’on entend régulièrement parmi mes congénères de pays à peu près démocratiques. Ce discours, c’est :

« Ouais, bon, ok, la Chine, c’est un petit peu autoritaire, d’accord. Mais n’empêche, en Chine, au moins, ça file droit ! Ouais, quand ils s’attaquent à un problème, ils vont pas à moitié. Franchement, ça nous ferait pas de mal, un petit peu d’ordre et de discipline comme ça. Moi, je vous dis, bref… »

L’idée que la Chine serait une dictature efficace, et que la dictature serait, au fond, un prix raisonnable à payer en défense de cette fameuse efficacité.

Et je ne suis pas d’accord.

Déjà, parce que les gens qui disent ça sous-estiment largement ce que cette dimension dictatoriale impliquerait dans leur vie quotidienne, comme on va le voir.

Mais surtout, parce qu’ils surestiment largement cette fameuse efficacité.

Le gouvernement chinois aime bien se donner l’apparence de l’efficacité. Il aime bien faire du « efficacité signaling », comme, par exemple, avec la construction ultra médiatisée d’un hôpital temporaire à Wuhan au début du Covid.

Et apparemment, ben, c’est suffisant pour que plein de gens y croient, y compris des gens qui vivent dans des pays significativement moins autoritaires.

Un bon exemple pour attaquer ce mythe de l’efficacité du gouvernement chinois, c’est la manière dont il a géré la crise du Covid dans la période récente.

Je veux bien sûr parler de leur politique zéro Covid.

Alors, ok, pause, oui, j’ai fait la promotion du zéro Covid par le passé, mais il y a plusieurs manières très différentes de faire du zéro Covid.

J’ai notamment mis en avant le zéro Covid de Taïwan, qui était très pertinent dans le contexte de l’époque, et qui le serait toujours si une situation épidémique similaire se présentait à nouveau.

En passant, le zéro Covid de Taïwan était tellement efficace qu’il n’avait jamais nécessité de confiner une ville entière.

Mais avec les vaccins et les nouveaux variants, le contexte a évolué, et les pays démocratiques qui avaient une politique zéro Covid ont adapté leur stratégie en conséquence. Voir dans la description.

On ne peut en revanche pas en dire autant de la Chine.

Alors, récemment, il y a eu des manifestations massives en Chine qui ont finalement conduit à un assouplissement du zéro Covid.

Mais je voudrais revenir sur un épisode d’il y a quelques mois : le confinement inhumain de Shanghai, comme l’ont appelé de nombreux médias.

Ou, en gros, ce que donne du zéro Covid brutal et autoritaire dans une très grande métropole face à l’arrivée du variant Omicron.

Et là, j’insiste bien sur ce point : on est plus à Wuhan au début de l’épidémie, où tout le monde était paniqué et où on savait pas trop ce qui allait se passer.

On est deux ans plus tard, en avril 2022. On comprend beaucoup mieux le fonctionnement du virus. Il y a des vaccins produits en masse.

Et pourtant, le gouvernement chinois va choisir une approche qu’aucun autre gouvernement n’a choisi à ce stade de l’épidémie, à part peut-être en Corée du Nord.

Il va s’agir de la confinement extrême appliqué brutalement à une ville de 26 millions d’habitants. Oui, plus d’un tiers de la population française.

Des rues sont bloquées avec des containers. Des résidences sont entourées de fils barbelés pour empêcher les gens de sortir. Leur porte sont verrouillées, et les portes de chaque appartement sont scellés avec des scotchs en papier.

Et cela va durer plus d’un mois, avec toujours pas de fin en vue au bout d’un mois.

Premier gros problème : la nourriture.

Officiellement, des paquets de nourriture sont livrés par le gouvernement, mais en pratique, la situation est très différente.

Dans certains quartiers, les habitants reçoivent moins d’un paquet par semaine. Par exemple, une salade, 5 carottes et un morceau de poulet, et rien d’autre pendant 2 semaines.

Les comités de quartier, en gros les sections locales du gouvernement, sont accusés de s’accaparer les stocks de nourriture.

Sur les réseaux sociaux, on voit des vidéos de nourriture en train de pourrir dans les rues, au lieu d’avoir été distribué rapidement.

Beaucoup de gens n’ont plus de nourriture et ne peuvent pas s’en procurer facilement.

Il faut se battre sur les applications de livraison dès 6 heures du matin pour espérer éventuellement voir passer une commande.

Certains habitants utilisent des vibromasseurs pour appuyer très très vite sur l’écran de leur smartphone afin de valider leur commande avant les autres.

Sur une vidéo, un habitant hurle : « Nous devenons fous, nous sommes en train de mourir de faim ! »

De nombreuses vidéos montrent des gens hurler de désespoir en concert la fenêtre de leur immeuble. Certains se suicident en se jetant de leur balcon.

Il y a des tests Covid quotidiens obligatoires avec des files d’attente interminables, qui, ironiquement, sont le seul moment où les gens se contaminent.

Car oui, malgré ce confinement extrême, les contaminations continuent d’augmenter de façon exponentielle.

Et les personnes positives sont immédiatement conduites dans des centres de quarantaine en enfonçant leurs portes si besoin, sans aucune considération pour leur situation particulière.

Des enfants sont séparés de force de leurs parents. Des parents sont contraints de laisser leur bébé de 4 mois seul. Des personnes âgées qui dépendent entièrement de leur famille pour survivre se retrouvent complètement seules et sans aucun recours.

Les animaux de compagnie des personnes testées positives sont euthanasiés par les agents du gouvernement, et sans faire dans la dentelle. On voit des sacs pleins de chiens et de chats morts dans les rues.

Les manifestations de désespoir sont brutalement réprimées avec tabassades en règle par la police, y compris de personnes âgées.

Des drones sont déployés pour surveiller la population avec de la reconnaissance faciale, mais aussi pour vaporiser du désinfectant dans les rues, ouais, le truc complètement inutile, et pour diffuser des messages audio invitant les habitants à, je cite, « réprimer le désir de liberté de votre âme ».

Et bien entendu, il y a une censure massive de ceux qui veulent parler de tout ça sur les réseaux sociaux, même si cela ne suffit plus face à l’ampleur de la situation.

Et encore une fois, là, ce n’est pas la réaction face à un nouveau virus inconnu, mais face aux variants Omicron, après deux ans d’épidémie.

Certains justifient cela par le grand nombre d’habitants de la Chine, ce qui rendrait sa situation unique. Mais ce n’est pas un argument pertinent.

Déjà, ça ne nous dit pas grand chose de parler d’une très grande population sur un très grand territoire. Ce qui importe ici, c’est la densité locale de population.

Et Shanghai n’est pas la plus grosse agglomération urbaine en Asie. Elle arrive derrière Tokyo et Séoul.

Et ni Tokyo ni Séoul n’ont eu quoi que ce soit se rapprochant de ces mesures extrêmes, même de loin.

On pourrait également se dire que le gouvernement chinois tient vraiment très très fort à éviter qu’il y ait des morts du Covid.

Alors, d’une certaine manière, oui, on va y revenir, mais pas par considération pour la vie humaine, en tout cas.

On parle d’un gouvernement qui fait tout ce que je viens de décrire précédemment, qui a ouvert des camps de concentration géants pour Ouïghours, qui tolère des conditions de travail inhumaines dans de nombreux secteurs de l’économie.

Mais qui, bizarrement, à côté de tout ça, tiendrait absolument à protéger ses citoyens du Covid pour des raisons humanitaires et altruistes.

Ce n’est pas très cohérent comme tableau.

Non, ce qu’a fait le gouvernement chinois ici, c’est une tentative désespérée de sauvegarder son narratif autour du Covid.

Pendant deux ans, il s’est bruyamment vanté d’avoir moins de 5000 morts du Covid, un chiffre dont on peut quand même très sérieusement douter, mais passons.

Et depuis, maintenir ce chiffre officiel est devenu une question de fierté nationaliste.

Pour citer Maxiaway, un représentant du gouvernement chinois :

« La Chine doit maintenir sa stratégie zéro Covid afin de préserver les résultats durement acquis face à l’épidémie et en saluer la victoire au XXème congrès du… »

Le problème est très bien décrit par Alex Payet, chercheur en géopolitique. Lien dans la description. Donc, je vais juste le citer :

« Le pouvoir central demeure pour ainsi dire prisonnier de ce modèle, donc le modèle zéro Covid. L’abandonner reviendrait à reconnaître que le parti se trompe depuis le début. Cette option n’est pas envisageable, encore moins quelques mois du 20e congrès. C’est si inping qui a personnellement avancé cette idée de zéro Covid dynamique. Il en va de son prestige à l’intérieur du parti. Cette stratégie doit fonctionner et doit donner les résultats escomptés avant le congrès. Le contrôle de la pandémie, comme les vaccins Chinois ou les méthodes de quarantaine, sont devenues au fil des mois des éléments hautement politiques. On se doit de montrer la supériorité du modèle chinois dans vanter à l’étranger. Depuis 2020, et l’on se doit de soutenir les vaccins locaux. Seasing ping la lui-même mentionné à plusieurs reprises en ce sens. Le modèle doit fonctionner, peu importe le coût en vie humaine ou en dommage financier ou psychologique. »

Fin de citation.

Bref, là, on n’est pas du tout dans l’efficacité, dans la rationalité scientifique et compagnie. On est dans le dogmatisme et dans la soumission BT méchante au leader suprême, peu importe les conséquences.

Même le président de l’OMS, pourtant bizarrement complaisant avec la Chine depuis le début de l’épidémie, a dit que la Chine devait repenser sa stratégie, qui n’est plus soutenable à ce stade.

Non seulement l’approche du gouvernement chinois n’est pas efficace, non, ils l’ont clairement, c’est un désastre complet.

Mais en plus, elle crée des problèmes qui n’existent pas dans la quasi-totalité des autres pays.

La plupart des pays ont géré le Covid de manière médiocre, mais au minimum, ils ont su s’adapter à mesure que la situation évoluait, sans que cette remise en question de leur approche ne leur cause d’état d’âme particulier.

Ouais, normal, quoi.

Mais pour le gouvernement chinois, se remettre en question, ce serait perdre la face.

Et perdre la face pour ce gouvernement, c’est très très très grave, c’est inenvisageable.

Et comme l’a montré le confinement inhumain de Shanghai, il est prêt à aller jusqu’à des mesures extrêmes pour que cela n’arrive pas.

Des mesures extrêmes et extrêmement inefficaces, sauf pour causer énormément de souffrances humaines.

Bref, si vous vivez dans un pays à peu près démocratique et que vous êtes séduit par la soi-disant efficacité du gouvernement chinois, ben, je vous invite à sérieusement reconsidérer cette impression.

Cette approche a des allures d’efficacité très superficielle, mais c’est en fait une approche extrêmement brutale, bête et méchante, dysfonctionnelle, dépourvue de feedback, minée par la terreur du petit chef et par la corruption à tous les étages.

Et si le pays dans lequel vous vivez devait un jour avoir un gouvernement similaire au gouvernement chinois actuel, et bien, il n’est pas exclu que ce gouvernement place une fierté nationaliste absurde dans les choix dysfonctionnels qu’il fera, et qu’il soit prêt à aller extrêmement loin pour ne pas perdre la face par rapport à ses choix désastreux, quitte à transformer votre vie en enfer.

Parce que, bon, au fond, vous n’êtes qu’une variable d’ajustement qu’on peut aisément sacrifier au nom d’un plus grand objectif : l’objectif de faire semblant d’être efficace.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.