Le concept de dégénérescence est-il pertinent ?

Dans les débats de société actuels, il n’est pas rare d’entendre des phrases comme « Ces gens-là sont vraiment des dégénérés » ou « Ah, ça montre bien la dégénérescence de notre société ». La thèse que je vais défendre ici, c’est que ce concept de dégénérescence est un concept très flou qu’on ne devrait pas utiliser, oui, même si on défend une vision très conservatrice de la société.

Tout d’abord, faisons une petite analogie. Dans la série Game of Thrones, le personnage de Jon Snow passe son temps à se faire traiter de bâtard parce qu’il est le fils d’un noble et d’une domestique, donc une union impure. Lorsque des personnages le traitent de bâtard, c’est supposé être extrêmement offensant et insultant. Pourtant, dans notre société actuelle, ça semblerait complètement absurde de traiter quelqu’un de bâtard. Ça impliquerait qu’on adhère à la notion de noblesse, qu’on considère comme impur de mélanger ce sang, plein de concepts que l’on juge ridicules et non pertinents aujourd’hui. Et bien, je pense qu’on devrait en faire autant avec le concept de dégénérescence. Traiter quelqu’un de dégénéré devrait être considéré comme aussi absurde et arbitraire que de traiter quelqu’un de bâtard.

Aujourd’hui, l’une des cibles privilégiées de cette accusation de dégénérescence, c’est la communauté LGBT et tout ce qui s’y rattache. D’ailleurs, le saviez-vous ? Étymologiquement, le verbe « dégénérer » signifie « sortir de son genre ». Si c’est vrai, c’est très grave. Prenons par exemple des spectacles de Drag Queen. Les gens qui réalisent ces spectacles se feront très facilement traiter de dégénérés. Et si jamais ces spectacles gagnent en popularité, certains y verront une dégénérescence de la société.

On peut très bien ne pas aimer ces spectacles, mais a priori, il y a plein d’autres trucs qu’on aime pas spécialement, et pourtant, on en fait pas tout un plat. Si ces spectacles agacent certains, c’est parce qu’ils ont le sentiment qu’une norme est transgressée. Ici, une norme de genre, et cela provoque chez eux un inconfort mental, un peu comme l’exemple précédent du bâtard.

Imaginez une société bien ordonnée, avec d’un côté les nobles, de l’autre les non-nobles, et là, tout d’un coup, on a un bâtard dégoûtant qui mélange les genres, qui brouille les frontières. Beurk ! Il faut donc soulager cet inconfort mental en insultant ce sale bâtard, en le marginalisant, en le persécutant. Pourtant, il est bâtard. Le cas des LGBT est une cause de tort clairement identifiable ici : c’est leur existence même qui est considérée comme un problème, parce que leur existence ne rentre pas dans certaines cases et que cela fait désordre. Ce qui, pour certaines personnes, est manifestement très contrariant.

Et derrière cela, il y a souvent l’idée plus ou moins inconsciente que s’il y a trop de dégénérés, trop de dégénérescence, et bien la société va aller dans le mur. Oui, un peu comme cette idée étrangement répandue que si l’Empire romain s’est effondré, c’est parce que les Romains faisaient trop de partouzes géantes. Les historiens en PLS, mais admettons que ce soit le cas et que cela conduise, sinon à l’effondrement de la société, du moins à sa détérioration. Et bien, si on pense cela, on devrait être capable d’expliquer le lien logique de causalité entre cette supposée dégénérescence et une détérioration bien concrète de la société.

Donc, je sais pas, baisse de l’espérance de vie, régression technologique, diminution du bonheur général. Autrement dit, avoir un raisonnement conséquentialiste. Et je ne doute pas que des personnes conservatrices seront capables d’élaborer de telles raisonnements, mais du coup, cela les obligera à avancer des arguments bien concrets qui pourront potentiellement être critiqués, voire réfutés. Alors que, si on se contente de parler de dégénérescence, on reste dans une sorte de flou artistique qui empêche de réfléchir rigoureusement, qui empêche de poser des mots précis sur ce qui nous dérange.

Et faire cet exercice, essayez de poser des mots précis sur ce qui nous dérange instinctivement, cela peut parfois conduire à réaliser qu’il n’y a pas vraiment de problème en fait. Bon, alors personnellement, je ne pense pas que les bâtards ou les LGBT nuisent à qui que ce soit, mais il y a parfois des choses qui sont qualifiées de dégénérescentes et qui peuvent poser des problèmes bien concrets.

Par exemple, prenons l’addiction extrême au porno ou à l’alcool. Petit disclaimer : je n’ai rien contre la consommation de porno ou d’alcool, consommant de manière optimisée, votre niveau de bonheur global. Les gens qui sont dans une addiction extrême au porno ou à l’alcool auront tendance à être qualifiés de dégénérés par pas mal de gens. Et autant, vrai, fût de se qualificatif, autant on ne peut pas nier qu’il y a un réel problème qui peut gravement impacter leur qualité de vie. Mais du coup, le problème, c’est l’impact sur leur qualité de vie, et pas cette supposée dégénérescence.

Et en traitant ces personnes de dégénérées, on les stigmatise de manière cruelle et stérile, au lieu de chercher des solutions concrètes à leurs problèmes. Pire, en faisant cela, on peut se laisser aller à penser que stigmatiser et persécuter ces personnes, c’est une façon comme une autre de résoudre le problème. Autrement dit, le concept de dégénérescence est une entrave intellectuelle qui empêche de réfléchir rigoureusement aux problèmes de la société et d’y apporter des solutions constructives, ou de réaliser qu’il n’y a pas de problème dans de nombreux cas.

Et c’est également un terme extrêmement dangereux. Pour prendre le cas le plus extrême, dans de nombreux cas de génocide, et bien préalablement au génocide, le groupe humain visé était souvent qualifié de dégénéré et d’autres qualificatifs déshumanisants. Oui, ce n’est vraiment pas un terme à employer à la légère.

Et du coup, si vous avez une vision conservatrice de la société, mais que vous valorisez un minimum la rationalité, ben je pense que vous devriez abandonner le concept de dégénérescence et vous demander quelles sont les conséquences négatives concrètes des choses qui vous dérangent instinctivement.