Faut-il débattre calmement du génocide

Il y a un meme que je vois régulièrement passer sur les réseaux sociaux et qu’on pourrait résumer ainsi : un premier personnage dit « je vais commettre un génocide envers telle ou telle minorité », un second personnage dit « eh, mais ta gueule, sale fasciste de merde », et là un troisième personnage arrive et dit « wow wow wow, on se calme, pas la peine de s’énerver comme ça, on va s’asseoir autour d’une table, préparer une tasse de thé, et on va calmement débattre des avantages et des inconvénients du génocide. »

Et donc la question du jour : faut-il calmement débattre du génocide, ou d’autres trucs sympas du même genre ?

Qui répond oui ?

Alors, si on pose la question à des gens qui ont effectivement des idées génocidaires, ils vont bien entendu répondre oui, et on ne va pas les faire changer d’avis avec cette vidéo. Mais il y a un autre type de personnes qui va avoir tendance à répondre oui : ce sont les gens qui ont un profil un peu rationaliste, diététicien, qui valorisent énormément la raison, la logique, le débat rationnel, tout ça tout ça, et qui se disent peut-être en ce moment même : « oh là là, ça va encore être un prêche moralisateur de curé woke ». Mais je vous promets qu’ici, je vais essayer de faire un raisonnement purement conséquentialiste.

Donc là, on a des gens qui ne sont a priori pas favorables au génocide, qui valorisent beaucoup le débat rationnel, et qui pensent donc que leurs idées logiques et raisonnables vont avoir le dessus sur les idées génocidaires. En particulier, quand bien même ils n’auraient aucun espoir de convaincre leur interlocuteur néonazi, ils pensent en revanche pouvoir convaincre l’audience qui écoute ce débat, ou du moins la faire légèrement changer d’avis. Donc au pire, personne ne changera d’avis – ils auront au moins essayé –, et au mieux, certaines personnes changeront un peu d’avis. Du coup, il y aurait tout à gagner et rien à perdre. Non ?

La normalisation par le débat

Alors, une objection très classique – et que vous allez accueillir avec un énorme soupir de lassitude – c’est l’histoire de ne pas donner une tribune à des idées radioactives. Et je trouve personnellement que c’est une très bonne objection, mais ce n’est pas de ça dont je voudrais parler ici.

Ce que je voudrais souligner ici, c’est que le fait de débattre calmement avec Jean-Michel Néonazi a en soi des conséquences potentiellement négatives, et ce indépendamment de la qualité des arguments invoqués dans la discussion.

L’erreur ici, c’est de se focaliser uniquement sur le contenu argumentatif du débat – qui est important certes, mais un débat ne se résume pas à cela. Il y a également le message qu’envoie le fait même d’avoir ce débat, à savoir que c’est OK de discuter calmement de la pertinence ou non d’exterminer telle ou telle partie de la population, de manière calme et dépassionnée, autour d’une tasse de thé, comme si on parlait de botanique ou d’astronomie ou qu’on remplissait une grille de mots croisés – alors qu’il y a des personnes réelles qui sont explicitement visées ici.

Et en faisant cela, on normalise ce genre de débat dans la société. On contribue à les rendre plus acceptables.

La désinhibition

Ici, il y a une sorte de phénomène de désinhibition. Par exemple, la plupart des gens sont remplis d’horreur et d’effroi à l’idée de tuer quelqu’un de sang-froid. Mais si quelqu’un a tué des dizaines et des dizaines de gens, il va finir par être assez désensibilisé. Ça devient presque une routine, comme changer un pneu de voiture.

Et du coup, la question ici c’est : est-ce qu’on juge vraiment souhaitable de désinhiber les discussions autour de projets politiques génocidaires ou autres trucs du genre ? Genre, on est dans un repas de famille, entre le fromage et le dessert, et là tout d’un coup, tata Ginette balance : « Oui, le génocide, après tout pourquoi pas ? » tout en se resservant un verre de rosé comme si de rien n’était. Bref, est-ce qu’on a vraiment envie que ce genre de discussion devienne une discussion comme une autre, comme la prochaine réforme scolaire du gouvernement ou la météo ?

Le libre marché des idées

Alors, on pourrait répondre « oui », mais ça impliquerait vraiment d’être dans une croyance extrême dans le libre marché des idées – vous savez, l’idée que la bonne idée rationnelle finit toujours par s’imposer naturellement, comme le gentil qui gagne à la fin du film. Oui, c’est totalement comme ça que les choses se passent en pratique, n’est-ce pas ? Non, sérieusement, si vous parlez régulièrement de biais cognitifs, vous devriez savoir que ça ne fonctionne pas comme ça.

Bref, ici je ne dis même pas qu’il ne faut pas débattre calmement du génocide avec Ulrich le néonazi – même si je le pense fortement. Je dis juste qu’il faut prendre en considération les effets collatéraux négatifs que peut avoir le fait même d’avoir ce genre de débat de manière calme et dépassionnée. Le tableau général que ça donne, l’image que ça renvoie, le genre de discussion que ça normalise.

Parce que j’ai l’impression que beaucoup de personnes ont tendance à complètement ignorer ce genre d’effets collatéraux, comme si c’était un débat purement rationnel qui avait lieu hors du temps et de l’espace. Sauf que non : un débat a toujours lieu dans le cadre d’une société.

Et il se trouve que nous vivons vraiment dans une société.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.