Le discours darwiniste sur les nouvelles technologies
Alors, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à chaque fois qu’une nouvelle technologie pointe le bout de son nez, on entend un discours du genre : il va falloir s’adapter à cette nouvelle technologie, sinon on sera laissé sur le bord de la route et on deviendra obsolète sur le marché du travail.
Il y a différentes manières de tenir ce discours. On peut le dire d’une manière préoccupée :
- « Ouais, c’est chaud, ça va être un problème. »
On peut le dire d’une manière plus ou moins neutre, et on peut le dire d’une manière cruelle :
- « Il y a ceux qui seront adaptés à cette technologie et il y a les autres qui vont finir chez Pôle Emploi. Réalité tchèque dans vos gueules les fragiles. »
On retrouve notamment ça dans l’univers très sympathique des crypto-monnaies. Donc, la fameuse expression : « Monte dans le train des crypto-monnaies ou éclate-toi à rester pauvre. » Traduction approximative.
Plus récemment, avec tout ce qui touche à l’intelligence artificielle, ChatGPT et compagnie, là on parle de gens qui ne sont pas particulièrement riches ni particulièrement pauvres, mais qui éprouvent manifestement une forme de jubilation à tenir ce discours de darwinisme social saupoudré de hype technologique.
Mais pourquoi donc ? Admettons que cette analyse soit vraie et que plein de gens vont effectivement perdre leur travail et être laissés sur le bord de la route. Bah, cette perspective n’a rien de réjouissant a priori. On peut bien sûr se réjouir des potentiels bénéfices que porteront ces technologies, mais se réjouir cruellement que des gens se fassent broyer par le rouleau compresseur des bouleversements technologiques, qu’est-ce que la baise ?
Manifestement, les gens qui tiennent ce discours pensent qu’ils ne seront pas laissés sur le bord de la route. Eux, ils ont un coup d’avance, ils seront adaptés. Tu pourras le droitier là, et cette confiance en leur capacité d’adaptation, ben elle vient généralement du fait qu’ils ont des petits talents :
- Savoir programmer
- Avoir des bases de trading en ligne
- Faire 50 pompes chaque matin comme Olivier Dussault
Ouais, ce genre de truc. Et en raison de ces petits talents, il pensait être dans une catégorie différente du commun des mortels.
Déjà, non, il pourrait eux-mêmes se retrouver obsolètes sur le marché du travail beaucoup plus vite qu’il ne le croit. Mais surtout, il pense que ceux qui n’ont pas acquis ces deux ou trois petits talents et bien, ils méritent ce qui va leur arriver parce qu’il aurait suffi qu’il fasse comme eux pour être à l’abri de l’obsolescence. Mais ils ne l’ont pas fait, ils ont choisi de ne pas le faire, et donc ils sont responsables de leur triste sort.
C’est ce qu’on pourrait appeler une mentalité de petits prédateurs, pas de gros prédateur. Genre, un lion ou un tigre, ça, ce serait plutôt les milliardaires et les patrons du CAC 40. Non, plutôt des prédateurs intermédiaires un peu nuls, genre une hyène ou un glouton, qui peuvent jouer de leur petit pouvoir relatif, mais ont un peu vite tendance à oublier qu’ils ne sont pas au sommet de la pyramide alimentaire et que la loi de la jungle qu’il glorifie tant, bah, elle pourrait très vite se retourner contre eux.
C’est un peu triste comme tableau, au fond. Au lieu d’être solidaire des gens les plus vulnérables et de se coordonner avec eux pour défendre leurs droits, ils préfèrent jouir de leurs sentiments de supériorité sur ces derniers, tout ça pour se faire bouffer par un plus gros poisson à la fin de la journée.
Ouais, n’oubliez pas qu’à l’échelle de l’humanité, vous êtes plus proche d’un migrant climatique que d’un multimilliardaire, et ce petit sentiment de supériorité est vraiment une source de satisfaction très médiocre quand on y pense, la même satisfaction que celle d’avoir une voiture un peu plus grosse que celle de son voisin, un studio un peu plus grand, une montre un peu plus chère, une satisfaction superficielle et éphémère.
Et pendant ce temps, on se condamne à vivre dans une angoisse de comparaison permanente. Même d’un point de vue strictement égoïste, ben, c’est pas vraiment une stratégie de winner, pour reprendre leur champ lexical.
Plutôt que de se repaître de la détresse sociale de leur congénère humain, est-ce qu’il ne trouverait pas une plus grande satisfaction en les aidant à faire face à ces difficultés, justement ? Et plutôt que d’aspirer à être un petit caporal au sein d’une hiérarchie brutale, est-ce qu’il ne serait pas plus ambitieux et exaltant de chercher à renverser cette hiérarchie ou au minimum de chercher à la combattre ?
Une communauté où l’on trouve beaucoup de ces vendeurs de violences sociales, c’est celle de l’influenceur masculiniste Andrew Tate, qui vend des formations pour se faire des petits revenus complémentaires avec des activités en ligne, des activités en ligne plus ou moins douteuses, mais passons. Et faire cela, selon sa propre expression, c’est sortir de la matrice. Ouais, pensez, prière pour les survoitusky. Entre ça et la pilule rouge, ça doit être dur de voir le message de ses films aussi grossièrement déformés.
Et donc, là encore, on retrouve ce petit sentiment de supériorité médiocre, parce qu’au fond, ça pourrait juste être un club d’entraide entre prolos qui cherchent un complément de revenus, mais non, ça, ce ne serait pas assez vendeur. Si ça fonctionne aussi bien, c’est parce qu’on vous suffit à l’oreille que vous êtes un élu qui est sorti de la matrice, par opposition aux zombies qui sont toujours coincés.
Ouais, donc, à l’échelle de la société, je me fais bizuter économiquement, mais au moins, je peux me sentir supérieur à certaines personnes. Ah, ouf, mes petites angoisses de comparaison sociale sont apaisées, temporairement du moins.
Mais surtout, c’est parfaitement ridicule, courir de façon effrénée sur le tapis roulant de la réussite sociale dans son sens le plus 20 et le plus superficiel, se donner tout entier dans cette race. Donc, cette course de rat en anglais, ben, il y a peu de choses qui correspondent aussi caricaturalement à la métaphore de être coincé dans la matrice, justement.
Bien avantage que des gens qui cherchent simplement à survivre, c’est accepter docilement des critères de réussite dictés par la société sans jamais les remettre en question ni même y réfléchir plus de 30 secondes. Non, non, il faut juste courir plus vite que le rade à côté, avec pour seul satisfaction dans un B des rats morts d’épuisement sur son chemin, la satisfaction de pouvoir se dire que nous, au moins, on s’en sort mieux que pour le moment, du moins.
Bref, ne soyez pas un vendeur de violence sociale. Ce n’est clairement pas dans l’intérêt du plus grand nombre, mais en plus, ce n’est même pas dans votre intérêt si vous y réfléchissez un peu. Vous ne trouverez jamais de satisfaction durable dans le spectacle de vos congénères qui se font broyer par les bouleversements de la société, d’autant plus qu’il y aura toujours une petite voix dans votre tête qui vous murmurera que le prochain à se faire broyer, c’est peut-être vous.
Cherchez à vous en sortir, c’est une chose, mais au-delà, faut-il vraiment glorifier ce système ? Ne faudrait-il pas plutôt chercher à le changer, au moins un peu ?
Bref, sortez de la maîtrise, mais au sens des sœurs boiteux ski, pas au sens d’andreoutette.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.