Le mot cis est-il une insulte
Bon, alors vous avez peut-être vu la dernière sortie d’Elon Musk, qui a décrété que le mot « cis » était dorénavant considéré comme une insulte sur Twitter. Ouais, donc « cis », le mot qui désigne les personnes non trans, pour ceux qui débarquent.
« Oui, mais tu donnes pas le contexte ! » On va bien donner tout le contexte, ne vous inquiétez pas. Mais avant ça, bon, vous vous dites peut-être : « Ok, Elon Musk qui dit un truc éclaté sur Twitter, waoh, incroyable, une journée ordinaire quoi. » Et oui, en effet. Mais il me semble néanmoins que c’est une amorce pour une discussion intéressante et plus large.
Le contexte
Alors, le contexte. Un type sur Twitter dit : « Hier, j’ai fait poster un tweet disant que je rejette le mot cis et ne souhaite pas que l’on m’appelle ainsi. Suite à cela, j’ai reçu un déluge de messages d’activistes trans qui m’ont traité de ’sissy’ (ouais, donc c’est un jeu de mots sur ’cissy’ avec un S, donc une insulte envers les hommes efFéminés, mais avec un C, habile) et qui m’ont dit que j’étais cis, que ça me plaise ou non. Imaginez si les rôles étaient inversés. »
Et là, Elon Musk répond : « Le harcèlement ciblé et répété contre n’importe quel compte entraînera au minimum une suspension temporaire. » Et il ajoute : « Sur ce site, les mots ’cis’ et ’cisgenre’ sont considérés comme des insultes. »
Alors, déjà, lol, lorsqu’on sait que la modération de Twitter, qui était déjà de base très très limitée, est devenue quasi inexistante depuis que Musk a pris les commandes. Et qu’il avait récemment donné une interview à la télé française où il avait dit : « Si vous n’aimez pas quelque chose et que vous le censurez, tôt ou tard ce sera vous qui serez censuré à votre tour. »
Cis, une insulte ?
Mais imaginons qu’on vive dans un monde imaginaire où Twitter prendrait effectivement des mesures sérieuses contre le harcèlement (enfin, pas de manière ultra-sélective en tout cas). Et donc, dans ce monde imaginaire, faudrait-il considérer « cis » comme une insulte ?
Alors, avant d’aller plus loin, je suis obligé de prévenir une remarque que j’ai déjà vue plein de fois : « Non mais en fait, il considère que c’est une insulte uniquement lorsque c’est utilisé de manière harcelante. » Sauf que non. Relisez le tweet. Première phrase : « Le harcèlement, c’est pas bien et ça entraînera des sanctions. » Oui, ok, très bien. Mais quel rapport avec le contexte ? Ben, le rapport, il est explicite dans la deuxième phrase : c’est du harcèlement parce que, selon Musk, « cis » doit être considéré comme une insulte. Et encore une fois, il dit texto : « Sur ce site, les mots cis et cisgenre sont considérés comme des insultes. » Point, fin de la phrase. Pas des expressions comme « sissy » ou « cissy » avec un C. Non, simplement « cis » et « cisgenre ».
1984, mais pour de vrai cette fois
Et donc, du coup, abordons le corps du sujet. Est-ce que cela fait sens de considérer « cis » comme une insulte ? Ben, à première vue, c’est bizarre quand même, parce que c’est juste un mot plus court pour dire « une personne qui n’est pas transgenre ». Ce qui arrive à des gens très bien. J’ai moi-même des amis non trans.
Les anti-woke adorent citer 1984 à chaque fois qu’ils sont contrariés. Mais là, pour le coup, on est vraiment dans une situation du livre 1984. Oui, donc dans 1984, le Parti interdit progressivement certains mots, avec l’idée sous-jacente que si on n’a pas de mots pour désigner certains concepts, ben on ne pourra pas penser ces concepts (notamment les concepts contraires à la ligne idéologique du Parti). Et l’exemple typique de cela dans le livre, c’est le mot « unbon » (« ungood »). Ouais, donc le Parti a interdit l’usage du mot « mauvais » (qui est le contraire du mot « bon »), et donc lorsqu’on a besoin de dire « mauvais », bah on va juste dire « unbon », le contraire de bon.
Et donc là, faute de dire « cis », il faudrait dire « non-trans », « intrans »… Pour le coup, c’est textuellement une situation du livre 1984. Contrairement à 99,9 % des fois où on invoque 1984 dans le débat public.
Le vrai enjeu
Et si on est un peu taquin et qu’on continue l’analogie avec le livre, bah ce serait quoi le but ici, de supprimer le mot « cis » pour empêcher de penser le concept de cis ? Ben, sans ironie, il y a au moins un peu de ça. Comme le fait remarquer Liliane Silico :
« Théorie perso : une grosse partie de pourquoi les réacs détestent le terme cis, c’est parce qu’il les met sur un pied d’égalité avec les trans. Ce qu’ils veulent, eux, c’est que les deux mots soient ’trans’ et ’normaux’. »
En gros, on a des gens qui se considèrent comme, ben, comme normaux quoi. Et là, tout d’un coup, on a un terme qui les désigne comme faisant partie d’une catégorie, tout comme les gens trans « bizarres », là. Et autant c’est très confortable de se considérer comme juste normal, autant c’est moins confortable de considérer que l’on fait partie d’une catégorie sociale, parce que ça implique alors d’analyser les rapports que cette catégorie sociale peut entretenir avec d’autres catégories sociales – des rapports qui ne sont pas toujours très jolis jolis.
Pour le dire de façon un peu intello-pédante : se percevoir comme faisant partie d’une catégorie, cela conduit à politiser son rapport au monde, ce qui est souvent moins agréable que le confort feutré de l’apolitisme et de l’illusion de normalité.
Le parallèle avec la race sociale
C’est un peu comme les gens qui n’ont aucun problème à désigner d’autres gens comme « noir », « black » ou « rebeu », mais qui par contre font une crise d’angoisse lorsque d’autres personnes les désignent comme « blanc ». Lorsqu’eux désignent d’autres personnes comme noirs ou arabes, ils les considèrent comme faisant partie d’une certaine race sociale, avec toutes les implications que ça implique. Mais par contre, ils sont en PLS lorsqu’on leur attribue une race sociale à eux : « Non mais c’est les autres qui ont une race, les noirs et les arabes là. Alors que moi, je suis juste… normal, quoi. »
Si des termes comme « cis » ou « blanc » agacent autant, c’est parce que, à la base, on a une perception du monde où on se voit comme normal et où ce sont les autres, les « gens bizarres là », qui ont des caractéristiques comme noir, trans, homosexuel, tout ça tout ça. Et donc on passe de cette perception du monde très confortable à une autre perception du monde moins confortable, où toutes les catégories sociales sont mises à égalité (sémantiquement du moins), ce qui oblige à penser les rapports politiques entre ces différentes catégories, au lieu de se croire en dehors du problème.
Et cela peut conduire à un certain inconfort lorsqu’on se fait qualifier de « cis », parce que cela nous sort de notre doux sentiment de normalité. Ouais, au moins un petit peu. Et si un mot génère de l’inconfort chez nous, ben ça veut sans doute dire que ce mot est une insulte, non ? Quand bien même c’est un mot parfaitement neutre et descriptif comme « cis » (donc, encore une fois, un diminutif pour « non-trans »).
Alors, que pensez-vous de tout ça ? Faut-il avoir une égalité sémantique entre « nous, les gens normaux » et « les gens déviants chelous bizarres là » ? Est-ce que cela ne va pas entraîner l’effondrement de la civilisation occidentale, comme les jouets non genrés ou l’écriture inclusive ? N’hésitez pas à dire ce que vous en pensez dans l’espace commentaire. Pardon, dans l’espace de non-vidéo.