L’arnaque de l’émancipation par le travail

Je voudrais revenir sur une formule récemment employée par Emmanuel Macron. Il dit croire à « l’émancipation par le travail » (source dans la description). Bon, alors le contexte de cette déclaration, c’est la réforme des retraites, avec laquelle les Français vont avoir droit à deux années supplémentaires de travail… d’émancipation. Mais plus généralement, c’est une rhétorique souvent employée par des politiciens de droite libérale : le travail émancipe. Et comme l’émancipation c’est trop génial, ben il en découle que c’est bien de travailler davantage.

Arbeit macht frei

Alors, les petits malins feront aussitôt un parallèle avec une certaine phrase affichée sur la porte d’entrée de camps de concentration nazis : Arbeit macht frei, donc « le travail rend libre ». Et du coup, maintenant il faut dire « émanciper » au lieu de « libre » pour éviter ce regrettable point Godwin.

En passant, première phrase de l’article Wikipédia sur l’expression Arbeit macht frei : « Arbeit macht frei est une expression allemande signifiant ’le travail rend libre’ ou ’le travail émancipe’. » Et il y avait également une variante utilisée dans les goulags : « Par le travail, la liberté. »

Mais au fond, l’utilisation que fait Emmanuel Macron de cette expression est-elle vraiment si différente de celle qui en était faite dans les camps de travaux forcés ? Dans ces camps, le sens de la phrase, c’était pas « si tu travailles bien et que tu es sage, tu seras libéré ». Non non, dans tous les cas, tu vas rester dans le camp et on va te faire travailler jusqu’à l’épuisement. Mais grâce à la vertu magique du travail, tu trouveras une forme d’émancipation libératrice. Oui, donc le but des camps de travail, c’est pas d’avoir de la main-d’œuvre pas chère et corvéable à merci. Non non, pas du tout, c’est en fait une généreuse entreprise sociale visant à émanciper les gens.

Alors certes, nous ne vivons pas dans un camp de travaux forcés. Mais au final, la rhétorique employée, c’est un peu la même : vous faites un travail plus ou moins pénible, vous avez le seum à cause de ça, et là quelqu’un vient vous dire, la bouche en cœur : « Mais enfin, voyons, ne vous a-t-on pas dit que le travail émancipe ? Donc voilà, arrête de te plaindre et retourne t’émanciper par le travail. »

Ce qui émancipe vraiment

Alors, le cynisme de cette rhétorique me semble évident. Mais tout de même, prenons-la au sérieux un instant. Le travail nous émancipe-t-il en général ?

Pour illustrer cela, on va nous présenter les deux situations suivantes. D’un côté, un chômeur qui dépend d’aides sociales et à qui Pôle Emploi impose plein de trucs aliénants et infantilisants. De l’autre, un travailleur qui gagne assez pour mettre de l’argent de côté, pour avoir des projets, des loisirs, tout ça tout ça.

Alors là, bien sûr, le travailleur semble davantage émancipé que le chômeur. Mais pourquoi le chômeur est-il le contraire d’émancipé ici ? Pourquoi est-il aliéné, disons ? Bah, parce qu’on lui impose plein de trucs infantilisants, justement. Un truc qui m’avait pas mal choqué quand j’ai appris ça, c’est l’histoire du RSA couple : si deux personnes au RSA ont le malheur de vivre en couple et que Pôle Emploi le sait, ils n’auront plus un RSA chacun mais juste un « RSA couple » (donc un RSA et demi, en gros). Et Pôle Emploi peut faire des contrôles pour vérifier que vous n’êtes pas d’ignobles fraudeurs qui vivent en couple avec deux RSA. Genre : tiens, vous avez deux brosses à dents dans votre verre à dents ? Vous êtes en couple, donc vous nous aviez caché ça ? PAF, réduction de votre RSA.

Bref, oui, effectivement, les personnes qui dépendent d’aides sociales subissent pour beaucoup d’entre elles un flicage aliénant de la part de l’administration, ce qui n’est pas très « émancipation ». Mais du coup, le problème ici, c’est pas qu’elles ne travaillent pas : c’est ce flicage aliénant.

Et de l’autre côté, ce qui fait que le travailleur a l’air émancipé par comparaison, ben c’est pas son travail (sur lequel on n’a donné aucune information particulière), non : c’est le fait d’avoir une source de revenus suffisamment confortable pour mettre un peu d’argent de côté, avoir des projets, des loisirs, etc.

Bref, au final, ce qui émancipe, c’est surtout le fait d’avoir un revenu suffisamment élevé pour ne plus avoir la tête sous l’eau, et de pouvoir utiliser librement l’argent qu’il nous reste une fois qu’on a payé les dépenses incompressibles.

L’arnaque rhétorique

Pour s’en convaincre, imaginons la situation inverse. D’un côté, une personne qui ne travaille pas mais qui a une sorte de revenu universel suffisamment élevé pour vivre sans galérer à payer ses factures. De l’autre, un travailleur qui fait de longues journées de travail pour au final gagner à peine de quoi vivre et qui galère pour boucler ses fins de mois. Ici, lequel de ces deux personnages semble le plus émancipé ?

Bref, il me semble qu’on touche ici au cœur de l’arnaque rhétorique qu’est « l’émancipation par le travail ». Ce qui fait que l’on se sent émancipé, ce n’est pas le travail en lui-même, mais le revenu qui découle du travail, s’il est suffisamment élevé pour vivre correctement. Et inversement, ce qui fait qu’un chômeur n’est généralement pas très émancipé, ce n’est pas son absence de travail, mais les contraintes asphyxiantes que l’on fait peser actuellement sur les chômeurs et les bénéficiaires d’aides sociales.

Pour faire une analogie un peu exagérée, c’est un peu comme si le boss de la mafia locale menaçait de mettre le feu à votre restaurant si vous ne lui payez pas une taxe mensuelle, et qui disait ensuite : « La taxe mensuelle que vous me payez protège des risques d’incendie. » Clin d’œil, clin d’œil.

On défend un modèle social où les seules personnes qui ont l’espoir d’avoir un peu d’émancipation sont celles qui ont un emploi pas trop horrible, et ensuite on vient dire à tout le monde que c’est « grâce à leur travail » que ces personnes sont émancipées.

Les vraies questions

Mais au final, en quoi cette rhétorique est-elle un problème ? Ben, parce qu’elle stérilise des discussions importantes qu’on devrait avoir sur les vrais critères qui font que le travail est émancipateur ou aliénant, à savoir : la qualité des conditions de travail et le niveau de rémunération.

Ouais, donc des conditions de travail suffisamment bonnes pour qu’on n’ait pas envie de crever le lundi matin en allant au boulot. Voire même suffisamment bonnes pour qu’on puisse s’y rendre de bonne humeur et en sifflotant, soyons fous. Et un niveau de rémunération suffisamment correct pour qu’on puisse boucler ses fins de mois sans stresser et mettre un peu d’argent de côté.

Des discussions qu’on risque de ne pas avoir très souvent si on considère que c’est le travail en lui-même qui émancipe, et que donc, pour que les gens s’émancipent davantage, il faudrait qu’ils travaillent davantage. Ouais, il faut les faire travailler plus, toujours plus, mais attention, c’est pour des raisons généreuses et humanistes : c’est pour les libérer, et c’est pour les émanciper. Allez hop, deux semaines de congés payés en moins et retraite à 70 ans !

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire. Et n’hésitez pas non plus à vous émanciper en likant, en partageant et en vous abonnant. Oui, ce sont des actions extrêmement émancipatrices.