Long-termisme et altruisme efficace

J’ai récemment lu deux livres qui parlent du futur. Le premier, c’est What We Owe the Future (« Ce que nous devons au futur ») de William MacAskill, le co-fondateur de l’altruisme efficace. Et le second, c’est Survival of the Richest (« La survie du plus riche ») de Douglas Rushkoff, qui est un jeu de mots sur l’expression survival of the fittest (« la survie du plus adapté », Darwin, tout ça). Et je me disais que ce serait intéressant de les mettre en parallèle.

Le long-termisme de MacAskill

Donc What We Owe the Future, c’est un livre qui développe la philosophie long-termiste, qui consiste à prendre en considération non pas le long terme (comme on pourrait naïvement le penser), mais le très très très très très très long terme. Ouais, donc le futur de l’humanité dans la turbo-civilisation galactique du cyberespace de l’an 40 000, en gros.

Et l’argument principal, c’est que vu qu’il y aura beaucoup d’humains (ou de post-humains) dans ce futur lointain – ouais, genre des millions de milliards, énormément plus qu’aujourd’hui –, eh bien il y a une importance morale extrême à faire en sorte que ce futur advienne (déjà) et ensuite à faire en sorte qu’il soit sympathique. Ouais, parce que bon, le futur saveur Warhammer 40 000, bof, pas ouf.

Bon, alors il y a plein d’aspects du livre que je trouve très criticables (notamment sa défense de l’utilitarisme total, voir ma capsule à ce sujet dans la description). Mais cela dit, je suis d’accord pour dire que ce futur lointain a une importance morale non négligeable et qu’on ne devrait pas totalement s’en foutre.

Pour la partie « préserver le futur », il s’agit surtout de faire en sorte que l’humanité ne s’autodétruise pas bêtement dans un futur proche (ce qui semble un peu plus difficile chaque année). Donc typiquement, une guerre nucléaire totale, ou une pandémie mondiale avec un virus ultramortel fabriqué en laboratoire. Ou, à défaut de s’autodétruire, que l’humanité ne ruine pas tout son potentiel futur en tombant dans une dictature mondiale assistée par l’intelligence artificielle, par exemple, et dont il serait impossible de sortir.

Le verrouillage de valeur

Bon, ça c’est la partie « préserver le futur ». Mais qu’en est-il de la partie « faire en sorte que le futur soit sympathique » ?

Eh bien, par exemple, il y a un chapitre sur le concept de value lock-in (verrouillage de valeur). L’auteur défend la thèse selon laquelle l’abolition de l’esclavage n’était pas inévitable (contrairement à ce que prétendent les partisans du déterminisme historique). Et l’abolition de l’esclavage, c’est un truc qui a été assez conséquentiel dans l’histoire de l’humanité, dans le sens où si ça n’avait pas eu lieu, bah le monde actuel serait sans doute significativement pire qu’aujourd’hui. Ce qui ne revient pas à nier les formes modernes d’esclavage ou l’exploitation extrême de certains travailleurs, hein. Mais ça peut toujours être pire. Oui, ça peut toujours être pire. Gardez ça en tête.

Et donc, si l’abolition de l’esclavage n’était pas inévitable, ça veut dire qu’on peut influer sur ce genre d’aspect historique très déterminant. Quel serait l’équivalent moderne de l’abolition de l’esclavage, qui impacterait le futur très lointain ?

Bon, l’idée que défend MacAskill, c’est surtout qu’il ne faut pas être trop prompt à verrouiller certaines valeurs morales et qu’il faut garder une certaine marge de manœuvre. Oui, ok. Mais il me semble qu’il ignore vraiment l’éléphant au milieu de la pièce sur ce sujet.

L’éléphant dans la pièce

Ce qui m’amène au second livre. Donc Survival of the Richest. Alors, vous avez peut-être vu passer un article du Guardian sur le survivalisme de milliardaires (lien dans la description), qui se construisent des sortes de bunkers de luxe pour survivre à la crise climatique, à une guerre nucléaire ou à une révolte mondiale liée à la pauvreté extrême (ou tout ça à la fois). Mais tout en conservant leur confort de milliardaire, hein, faut pas déconner. Avec des idées sympas, comme par exemple des colliers électriques sur leurs domestiques pour garantir leur obéissance. Et donc Survival of the Richest, c’est la version longue de cet article.

Et donc, l’éléphant dans la pièce que William MacAskill ne mentionne pas, c’est le suivant : si le futur est déterminé par ce genre d’individus (donc les techno-milliardaires séparatistes qui préparent leur bunker de luxe), ben ce futur va vraiment puer la merde, avec une organisation sociale comparable à celle du Qatar, par exemple, avec des ultra-riches et des quasi-esclaves, et pas grand-chose entre les deux. Voire encore pire.

L’ethical washing

Et pourquoi MacAskill n’en parle-t-il pas ? Bah, j’ai une explication relativement parcimonieuse qui me vient en tête, et elle est pas jolie jolie. Notamment, le fait que ces projets d’altruisme efficace soient très largement financés par des techno-milliardaires. Et il ne faudrait pas mordre la main qui nous nourrit.

Rappelons que MacAskill, derrière sa dégaine de gendre idéal, est quand même le type qui a convaincu Sam Bankman-Fried de se lancer dans la finance afin de pouvoir donner beaucoup d’argent à des causes « altruistement efficaces », alors qu’il voulait se consacrer à l’éthique animale à la base. Un conseil qu’il a suivi au point de monter la plateforme de cryptomonnaie FTX, l’une des plus gigantesques arnaques financières de l’histoire récente, pour laquelle il risque à présent plus de 100 ans de prison. Tout en vivant frugalement dans un gigantesque manoir aux Bahamas avec un jet privé (parce que bon, lorsqu’on est aussi altruistement efficace que lui, pourquoi se refuser ce petit confort ?).

Et c’est là la principale critique que l’on peut faire à la philosophie de MacAskill : ça ressemble quand même beaucoup à une philosophie développée sur mesure pour les techno-milliardaires, afin qu’ils puissent continuer à faire ce qu’ils font mais en se sentant moraux. Oui, infiniment plus moraux que l’activiste de base, même.

Vous connaissez le concept de greenwashing (donc, lorsque des grosses entreprises ultra-polluantes comme Total installent deux ou trois éoliennes pour faire genre « regardez, on agit pour le climat ») ? Ben là, similairement, on pourrait parler d’ethical washing : donner un vernis éthique à ce que font les techno-milliardaires sans changer fondamentalement la nature de ce qu’ils font.

Le vrai choix déterminant

Et du coup, si l’histoire n’est pas déterministe (comme le défend MacAskill) et que nous nous trouvons à une époque charnière, ben un choix déterminant pour le futur lointain de l’humanité sera le suivant :

Est-ce qu’on va aller vers une société néolibérale extrême, avec une utilisation des technologies à la Black Mirror ? Une société avec des ultra-riches dans leur bunker de luxe climatisé, avec leur bonne conscience de philanthrope et leur armée de domestiques qui ont « librement consenti » à mettre un collier électrique comme gage de professionnalisme ?

Ou est-ce qu’on va aller vers une société un peu plus sociale, avec des services publics de bonne qualité, une redistribution correcte des richesses, des contre-pouvoirs démocratiques robustes, une automatisation au service du plus grand nombre ? Ouais, ce genre de truc. Parce que ça, ça va quand même pas mal déterminer si le futur aura une gueule de dystopie cyberpunk ou un visage un peu plus sympathique et émancipateur.

Ce qui m’amène à cette conclusion un peu paradoxale : si on veut augmenter les chances que le futur lointain soit sympathique et non dystopique, ben la meilleure chose à faire, c’est d’améliorer la société actuelle. En faisant en sorte qu’elle soit plus juste, qu’elle ait une meilleure santé démocratique, et qu’elle soit plus agréable à vivre pour la majorité des gens – et pas uniquement pour quelques multimilliardaires philanthropes et leur philosophe de service qui leur susurrent à l’oreille qu’ils sont les êtres les plus moraux de l’univers parce qu’ils daignent lâcher quelques miettes de leur fortune à la populace.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.