Les dilemmes du prisonnier dans le monde moderne

Le monde est plein de situations du type dilemme du prisonnier. L’exemple le plus classique, c’est le développement de l’arme atomique. Non, je n’ai pas encore vu le film Oppenheimer, seulement le film Barbie. On a deux superpuissances qui préfèreraient sans doute vivre dans un monde sans arme atomique, mais comme l’autre superpuissance pourrait développer l’arme atomique, et bien, il faut la développer avant elle, ou du moins aussi vite qu’elle, pour ne pas être dépassé militairement.

Il y a plein de situations similaires dans le monde actuel, mais je vais en citer trois qui reviennent souvent dans le débat.

Premier exemple : les impôts

Tous les États ont intérêt à lever une certaine quantité d’impôts pour faire fonctionner leur économie et leur service public. Mais si les États voisins ont un taux d’imposition plus faible, ils pourront être fiscalement plus avantageux et attirer davantage d’entreprises ou de capitaux. D’où une certaine pression à la baisse sur les impôts.

Deuxième exemple : le climat

Tous les États ont intérêt à développer leur économie. Et de nos jours, plus une économie est active, plus elle va émettre de CO2. Bien entendu, aucun État n’a envie de vivre dans une fournaise post-changement climatique, avec toutes les conséquences désastreuses que cela implique, notamment sur l’économie, justement.

Mais au moment présent, réduire leurs émissions de CO2 impliquerait de réduire leur activité économique et donc prendre le risque de se faire dépasser économiquement par d’autres États, voire de se retrouver complètement largué et marginalisé. Donc, bon, les États veulent bien consentir à deux ou trois mesures climatiques pour la forme. Ouais, des mesures qui vont régler 10 % du problème en étant très optimiste, mais pour l’essentiel, faut pas déconner, la priorité, c’est de faire tourner l’économie, émission de CO2 ou pas.

Troisième exemple : la course à l’intelligence artificielle

Il y a plein de dangers liés au développement trop rapide de l’intelligence artificielle. Pour ne citer qu’un risque parmi d’autres, l’utilisation des IA génératrices de texte à des fins de propagande et de désinformation. En gros, imaginez les fermes de trolls actuellement pilotées par différents États, mais puissance 1000, capables de harceler de très nombreuses cibles de manière ultra-efficace, ou de fournir de la propagande et de la désinformation ultra-personnalisée pour chaque citoyen, de trouver les mots les plus efficaces pour l’influencer dans une direction ou dans une autre, sur la base des données en ligne de cette personne-là, de façon infiniment plus massive, précise et efficace que ce que pourraient faire des humains aujourd’hui.

Et ce genre de risque, les entreprises qui participent au développement de l’IA en sont conscientes. On peut citer par exemple l’entreprise Anthropic, dont la plupart des ingénieurs sont carrément flippés par la perspective d’un développement trop rapide de l’IA. Lien dans la description.

Mais s’ils veulent peser dans le game de l’IA, ben, d’une part, il leur faut des capitaux et des investisseurs, et donc développer très rapidement de très gros modèles d’IA comme leurs concurrents. Et d’autre part, comme dit l’article que j’ai mis en description, on ne peut pas étudier correctement les risques d’accident d’une Formule 1 en se basant uniquement sur une Renault Twingo. En gros, ce qui les amène à participer activement à cette course à l’IA, cette course-là même qui les inquiète terriblement, un peu comme un physicien nucléaire américain angoissé par les progrès nucléaires de l’Union soviétique.

Alors, c’est bien joli tout ça, mais que faire du coup ?

Et bien, sur ce genre de sujet, une rhétorique qu’on entend très souvent dans les médias, c’est : « Bon, écoutez, c’est comme ça, le monde est compétitif, et donc il faut que notre pays ou notre entreprise se lance dans la course, que ça nous plaise ou non, sinon, bah, on va se faire bouffer tout cru. Et ouais, c’est comme ça, ma bonne dame, on vit pas dans le monde des bisounours. Fin de la discussion. »

Sauf que la solution classique aux situations du type dilemme du prisonnier, c’est la coordination. Pour reprendre l’exemple des impôts, pour stopper la race to the bottom en termes de fiscalité, les États peuvent se coordonner pour se mettre d’accord sur un taux d’imposition minimale, par exemple, ne serait-ce qu’au sein de l’Union européenne. Ce genre de coopération existe déjà pour tenter de lutter contre les paradis fiscaux.

Et ce qu’il est intéressant de se demander, c’est la chose suivante : les chiens de garde médiatique qu’on a mentionnés plus haut, là, ceux qui nous répètent en boucle : « C’est comme ça, ma bonne dame, il faut être compétitif », bah, qu’est-ce qu’ils en pensent de la coordination fiscale entre États, par exemple, ou de la coordination climatique ? Est-ce qu’ils y sont favorables, ne serait-ce que sur le principe ?

Ben, la plupart du temps, non, en fait. Si on les confronte à cette question et qu’ils sont obligés de répondre, ils vont généralement changer leur fusil d’épaule et dire que la fiscalité est problématique en soi, parce qu’elle étouffe les entreprises, qu’elle empêche les investisseurs courageux de jouir pleinement du fruit de leur placement financier, quand bien même ils jouiraient déjà beaucoup. Bref, ils disent qu’on est obligé de faire comme ça à cause du dilemme du prisonnier, mais ils rejettent les tentatives de résoudre ce dilemme du prisonnier par de la coordination.

C’est comme s’il n’avait pas vraiment envie qu’on sorte de ce dilemme, en fait. On retrouve cette rhétorique chez les PDG de la tech qui se disent contraints dans leur choix par un environnement ultra-compétitif, mais qui, en même temps, se battent bec et ongles contre toute tentative de régulation avec des millions, voire des milliards de dollars de lobbying, des régulations qui visent pourtant à réduire les mauvaises incitations de cet environnement ultra-compétitif.

Bref, il faut se méfier des discours qui répètent en boucle qu’on n’a pas le choix, le fameux « There is no alternative » de Margaret Thatcher, parce que très souvent, les auteurs de ce discours s’opposent furieusement à toute tentative de changer cette situation. Cette situation, on a supposément pas le choix. Si on prétend être contraint dans nos choix par une situation merdique, on devrait logiquement faire tout notre possible pour essayer de changer cette situation, pour tenter de modifier les règles du jeu. Mais si on gémit de contrariété face à la moindre tentative d’encadrer, de réguler ou de réécrire les règles du jeu, ne serait-ce qu’un tout petit peu, ben, c’est peut-être qu’on a pas vraiment envie que ces règles du jeu changent.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.