L’enfumage par la poésie

Il y a une technique rhétorique que je vois souvent utilisée dans les médias, et que les gens en face ont tendance à laisser passer. Ouais, il n’y a pas vraiment de conséquence lorsqu’on utilise cette technique, et il faudrait que ça change. Cette technique, c’est ce qu’on pourrait appeler l’enfumage par la poésie.

Et récemment, j’en ai vu un exemple flagrant que je vais utiliser ici pour illustrer. Donc, récemment, il y a eu un bateau de migrants à Lampedusa, et quelques jours plus tard, un discours du Pape François à Marseille appelant à une certaine solidarité avec les migrants — ouais, le Pape qui nous fait un discours du style « Jésus, la charité chrétienne », etc. Et suite à cela, tous les éditorialistes de type CNews ont pété un câble. Ouais, genre, vous voyez le caca de tricératops dans le premier film Jurassic Park ? Ben là, on parle d’un caca nerveux de cette taille-là, au moins.

Et le prix du plus gros caca nerveux revient à Philippe de Villiers, que vous connaissez peut-être pour son rôle dans le sketch « Philippe de Villiers et les homosexuels » des Guignols de l’info (lien dans la description). Donc, je cite :

« Les évêques nous laissent mourir ! Pourquoi ? C’est la préférence humanitaire ! Toujours ! Notre nation est en train de mourir ! Pourquoi les évêques ne nous écoutent pas ? Pourquoi ils veulent nous faire crever ? Moi, je veux pas mourir ! Moi aussi, j’ai le droit de vivre ! »

Donc là, Philippe de Villiers nous fait une magnifique envolée lyrique avec des violons. Ouais, il nous parle de quelque chose ou de quelqu’un qui est en train de mourir. On sait pas trop quoi, mais ça a l’air très triste. Et il y a sans doute des gens pas très politisés qui ont été un peu émus devant leur télé en écoutant ça. Masterclass d’enfumage par la poésie.

Maintenant, faisons ce que les enfumeurs poétiques ne veulent surtout pas que l’on fasse : demandons-nous, qu’est-ce qu’il veut dire concrètement ? Qu’est-ce qui va mourir ici, exactement ?

Parce que bon, lorsqu’il dit « moi, je veux pas mourir », il ne parle évidemment pas d’une mort physique — surtout lui qui est multimillionnaire et à l’abri du besoin. Non, il parle d’une mort symbolique. Ce qui est quand même extrêmement ironique, parce que le contexte là, c’est des gens qui meurent de manière bien, bien physique et bien, bien concrète en se noyant dans la Méditerranée. Mais non, la vraie mort importante qui devrait vous émouvoir ici, c’est cette mort symbolique. « Notre nation est en train de mourir. » OK.

Et qu’est-ce qu’il entend par « nation » ici ? Sans doute pas l’Etat français au sens concret du terme, avec ses structures de pouvoir, ses administrations. Non, il parle de la fameuse « France éternelle » du roman national. Oui, parce que pour rappel, Philippe de Villiers, c’est le type derrière le Puy du Fou. C’est un peu le boss final du roman national (si vous voulez en savoir plus, je vous renvoie à son portrait par Usul et Ostpolitik sur Blast, lien dans la description).

Et là, on arrive au visage très laid qui se cache derrière le maquillage poétique : de quelle manière ces migrants vont-ils tuer cette France éternelle ? Oui, parce que lorsqu’on demande des exemples concrets, les « Napoléon Justice Warriors » ont tendance à être très évasifs et à changer de sujet. Et ils ont raison de changer de sujet, parce que les quelques exemples qu’on arrive à leur extirper, c’est soit des trucs très très futiles, soit des trucs très très racistes. Par exemple :

Ces migrants pourraient continuer à cuisiner des plats de leur pays d’origine, dans le but perfide d’assassiner la gastronomie française. Ouais, donc on a une gastronomie française qui est mondialement appréciée, que ce soit en Europe, au Japon ou au Qatar. Une gastronomie qui n’est donc vraiment pas difficile à faire continuer à vivre, tant la demande est forte. Une gastronomie à laquelle participent des gens issus de l’immigration, comme l’immigrant tunisien qui a reçu le prix de la meilleure baguette de Paris (source dans la description). Bref, une tradition gastronomique française qui est à peu près autant menacée de disparition que celle des sushi au Japon — c’est-à-dire pas du tout. Une tradition gastronomique bien vivante qui se porte très bien en 2023.

Mais à ce qu’il paraît, elle risquerait de mourir parce que des immigrés ultra-précaires ont l’abominable outrecuidance de cuisiner des plats de leur pays d’origine — comme c’est le cas depuis aussi longtemps qu’il y a de l’immigration. Ouais, l’horreur. La créolisation.

Bon, là, j’ai pris l’exemple de la gastronomie, mais ça peut s’appliquer à n’importe quoi. Tiens, par exemple, prenons les petits villages franchouillards pittoresques perchés sur une colline. Tout le monde adore ce genre de petit village pittoresque — que ce soit les « vrais gens de la vraie France du terroir » ou les ultra-wokes non binaires à cheveux bleus. Si si, je vous assure, parce que moi, voyez-vous, je fréquente les extrémistes wokistes à cheveux bleus dans la vraie vie réelle de la réalité véritable, contrairement à l’intégralité des journalistes de CNews.

Et ces petits villages pittoresques sont également appréciés par des gens qui viennent du monde entier, qu’ils soient riches ou pauvres, touristes ou immigrés. Donc là encore, pour peu qu’on mette un budget public correct pour l’entretien de ce patrimoine — ce que les gens de droite rechignent à faire, hein, faudra savoir — ce patrimoine n’est pas davantage menacé que le musée du Louvre ou la tour Eiffel.

Bon, mais du coup, si on préserve la gastronomie, le patrimoine, tout ça, il est où le problème ? Ben, c’est là qu’on arrive à la vieille croûte de pus dégueulasse cachée sous le maquillage poétique. Philippe de Villiers et ses amis ne veulent pas juste préserver quelque chose de purement culturel. Ils veulent aussi préserver une France ethniquement bien blanche. Et ce critère-là, il ne pourra être satisfait par aucun Tunisien meilleur boulanger de France, ou par aucun Camerounais qui fait du cosplay de chevalier en armure. La seule manière de les satisfaire sur ce plan-là, ce serait que ces gens partent ou disparaissent, tout simplement.

Bref, si on reformule sans maquillage poétique, ça donne en gros : il faut laisser des gens se noyer dans la Méditerranée parce que sinon, ils vont cuisiner des plats pas de chez nous en France — oui, on se moque du concept de « blanchité alimentaire », mais c’est exactement ça que ça désigne, exactement ce genre de chouinerie — et bien pire encore, ils vont rendre la France un peu moins blanche, par le simple fait d’exister, quoi qu’ils fassent, disent ou pensent.

Alors, je prédis des commentaires : « Mais tu dis n’importe quoi, c’est pas ça qu’il a voulu dire. » Ah, OK. Intéressant. Et qu’est-ce qu’il a vraiment voulu dire, en ce cas ? Non, vraiment, ça m’intéresserait de le savoir. Mais malheureusement, on ne le saura pas, vu qu’au lieu d’énoncer clairement ce qu’il redoute, il a préféré sortir les violons et faire de l’enfumage poétique avec des phrases floues et ambiguës qui ne veulent rien dire. Habile.

Du coup, je ne peux que conjecturer ce qu’il veut vraiment dire, en me basant sur ma connaissance du bonhomme. Mais quand bien même je me serais planté dans mes conjectures, il y a une chose dont je suis à peu près sûr : si on le forçait à clarifier ce qu’il veut dire concrètement par « notre nation est en train de mourir », ce serait une liste de trucs tellement puants qu’il n’y aurait même pas besoin de les critiquer, vu qu’ils suffiraient à se critiquer eux-mêmes. Et ça, Philippe de Villiers le sait, d’où le fait qu’il préfère opter pour de l’enfumage poétique plutôt que de montrer son vrai visage derrière le masque.

Et je ne peux pas lui reprocher d’opter pour la stratégie rhétorique optimale sur un plateau télé. Le problème, c’est que même lorsqu’il y a des « contradicteurs » sur le plateau télé, la plupart du temps, ils laissent passer ça. Ouais, la plupart du temps, on peut faire de l’enfumage poétique et s’en tirer sans conséquence.

Alors que lorsqu’on sent que quelqu’un nous sert ce genre de soupe rhétorique ambiguë au contenu trouble, ce serait bien de le forcer à clarifier précisément ce qu’il veut dire — à nous montrer quel genre de crotte de putois il cache dans sa soupe.

Et si vous êtes un simple téléspectateur, méfiez-vous bien davantage de l’enfumage poétique : dès que c’est flou et pas très clair, c’est probablement qu’il y a des trucs pas nets dans la soupe qu’on veut vous faire avaler.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à faire vivre la tradition du YouTube éternel en le disant en commentaire.