Comment rend-on l’inacceptable acceptable

Bon, alors à la base je pensais pas aborder ce sujet, mais là ça part vraiment loin, et ça rejoint un sujet qui me travaille depuis un bon moment : comment est-ce qu’on rend l’élimination d’une population acceptable aux yeux du grand public ?

Récemment, il y a eu un gigantesque massacre perpétré par le Hamas en Israël, avec en plus des morts, des actes de barbarie extrême et de nombreux otages. Certains parlent d’un « 11 septembre israélien ». Et ouais, justement, on va y revenir. Suite à cela, l’État israélien va, sans surprise, chercher à libérer les otages, frapper très durement le Hamas, voire l’éliminer complètement cette fois-ci.

Bon, alors, bien sûr, ce n’est qu’un instantané d’une situation extrêmement complexe qui dure depuis des décennies. Donc, si vous débarquez et que vous voulez en savoir plus, j’ai mis des liens dans la description.

Avertissement important : je ne vais parler que d’un aspect très précis de ce conflit, mais ça ne veut absolument pas dire que ce conflit se résume à cela.

« Nous combattons des animaux humains »

Ce dont je voudrais parler, c’est de la nature très particulière des opérations israéliennes contre le Hamas suite à ce massacre, et surtout de la manière dont cela est présenté dans les médias occidentaux, notamment en France.

Bon, alors, suite à une attaque terroriste majeure, il n’est pas surprenant d’assister à des interventions militaires très musclées. Mais là, il y a quand même beaucoup de choses qui semblent largement déborder d’une opération antiterroriste conventionnelle, même très musclée. À commencer par cette déclaration du ministre israélien de la Défense :

« Nous imposons un siège complet à Gaza. Pas d’électricité, pas d’eau, pas de gaz, tout est fermé. Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence. »

Et plus récemment : « Gaza ne retournera pas à ce qu’elle était auparavant. Nous allons tout éliminer. »

Pour le contexte : Gaza, c’est une zone urbaine palestinienne de 2 millions d’habitants, sur une très petite bande de territoire complètement entourée de murs.

Petite pause sur cette histoire d’« animaux humains », parce que c’est une parfaite illustration de la stratégie rhétorique dite du « connard de Schrödinger ». La formulation laisse assez clairement entendre qu’on parle ici de tous les habitants de Gaza sans distinction, mais elle reste très légèrement ambiguë, juste assez pour qu’on puisse prétendre (si on nous cuisine un peu là-dessus) que les « animaux humains » en question sont uniquement les membres du Hamas qui ont commis le massacre. Alors que bon, il y avait un milliard de formulations possibles qui n’auraient laissé aucune ambiguïté à ce sujet. Mais non, c’est cette formulation bien précise qui a été choisie. Et considérer ce choix de formulation comme un malheureux hasard, désolé, mais j’appelle ça de la naïveté politique.

Et par ailleurs : en quoi couper l’accès à l’eau – à la putain d’eau – va aider à neutraliser les membres du Hamas et à libérer les otages ? Otages qui ont besoin de boire également, en passant.

Le réflexe de justification

Et c’est là qu’on arrive aux réactions des Occidentaux, loin de tout ça, devant leur poste télé. Ce qui est pratique dans une opération militaire, c’est que pour toute décision, on peut toujours imaginer qu’il y a une raison stratégique très solide derrière, et qu’elle est importante, voire vitale pour l’atteinte des objectifs. Donc soit on va imaginer une explication tarabiscotée selon laquelle couper l’eau à 2 millions d’habitants va aider à neutraliser les terroristes (et si on cherche bien, on va forcément en trouver une), soit on ne cherche même pas de raison et on part du principe qu’il y en a forcément une, parce que c’est une armée « très moderne et professionnelle ».

Ok. Et vous savez quel autre pays avait une armée très moderne et professionnelle ? Les États-Unis. Les États-Unis qui ont manipulé l’opinion publique en 2003 avec des supposées armes de destruction massive en Irak, afin de pouvoir justifier l’invasion de l’Irak. Et à l’époque, une large part de l’opinion publique partait du principe que « si les États-Unis disent qu’il y a des armes de destruction massive, ben c’est du sérieux, il faut leur faire confiance ». Pourtant, 20 ans plus tard, à peu près tout le monde est d’accord pour dire que l’invasion de l’Irak était une décision catastrophique.

Donc si on admet que c’était une erreur de croire que les États-Unis avaient forcément une bonne raison d’envahir l’Irak, pourquoi est-ce qu’on devrait systématiquement partir du principe que l’armée israélienne a forcément de bonnes raisons d’agir comme elle le fait ?

Les « bombardements éthiques »

Par exemple, en les bombardant de manière indiscriminée avec juste un avertissement 5 minutes avant de raser un bâtiment. Waoh, incroyable, donnez-leur un prix Nobel de la Paix. Non, sérieusement, le nombre de gens qui trouvent ces bombardements 100 % acceptables grâce à cette histoire d’avertissement 5 minutes avant (ce qui laisse à peine le temps de s’enfuir en prenant une brosse à dents, tout en laissant crever les personnes âgées ou à mobilité réduite)… c’est limite si certains ne parlent pas de « bombardement éthique » là.

C’est un peu comme considérer que c’est 100 % ok de poignarder quelqu’un de 15 coups de couteau du moment qu’on lui offre un mini-pansement juste après.

On pourrait également parler de l’usage de phosphore blanc pour certains bombardements (une arme absolument atroce), du blocage de toute aide humanitaire internationale depuis le début des opérations, et de la coupure de toute connexion internet. Ouais, c’est chiant internet, hein ? Ça permet de montrer des crimes de guerre au monde entier.

La déshumanisation

Mais je vais quand même me risquer à émettre une hypothèse : et si tout cela n’était pas qu’une opération militaire classique, mais également une sorte de prise d’otage géante de 2 millions d’habitants ? En gros : tant que le Hamas ne se rend pas, on va faire crever 2 millions d’habitants à petit feu en les affamant, en les assoiffant et en les écrasant sous un tapis de bombes. Et je rappelle que Gaza est entièrement entouré de murs et qu’il n’y a nulle part où s’enfuir.

Ce qui me frappe, c’est la facilité déconcertante avec laquelle les gens acceptent la moindre vague explication qui justifie les actions de l’armée israélienne, voire pire, ne même pas chercher d’explication et partir du principe que tout est forcément justifié. Ouais, il en faut vraiment très très peu pour soulager notre conscience face à des crimes de guerre diffusés en direct.

Et puis il y a ceux qui vont plus loin. Comme David Pujadas qui s’interroge : « Considérez-vous qu’un civil à Gaza, c’est la même chose qu’un civil en Israël ? Est-ce que c’est vraiment le cas, au fond ? » Ouais, parce que selon lui, les Palestiniens ne condamnent pas suffisamment le Hamas « dans leur ensemble ». Donc bon, c’est pas qu’ils méritent de crever, mais un petit peu quand même.

Là, on parle de gens qui essayent de survivre dans une prison à ciel ouvert où on manque de tout. Des gens qui ont passé toute leur vie dans cet endroit (et pour certains, oui : la moitié des habitants de Gaza sont des enfants). Mais certains d’entre eux auraient le mauvais goût d’avoir un peu le seum envers des soldats israéliens qui les humilient quotidiennement. Franchement, quelle bande d’« animaux humains ».

Et du coup, même s’ils n’ont commis aucun crime eux-mêmes, même si leur seul crime c’est d’être nés dans cet enfer, en raison de ce fâcheux déficit de sympathie envers les gens de l’autre côté du mur, ils méritent de se faire terrasser à coups de bombes, tous.

La logique qui se retourne

Et donc voilà comment on rend l’élimination d’une population acceptable aux yeux de l’opinion publique. Aux yeux des braves gens, y compris en France. Parce que, bon, vu que cette population partagerait une sorte d’« essence commune » avec les criminels de guerre du Hamas – ouais, une sorte d’ADN du Hamas, quelque chose comme ça (mais aucune considération raciste là-dedans, hein) –, ben du coup, les bombardements indiscriminés, la privation d’eau, tout ça, ils le méritent un peu au fond.

Ouais, une logique qui justifie totalement celle du Hamas, en passant, qui massacre avec jubilation des jeunes à un festival de musique parce qu’ils auraient une « essence commune » avec le gouvernement israélien qui les bombarde. Donc peut-être que c’est pas une très bonne idée de se laisser aspirer dans une logique de culpabilité par essence de toute une population.

Pensez long terme

Et même si vous n’avez rien à cirer du sort des habitants de Gaza – parce que oui, je lis les commentaires, et je sais que parmi ceux qui écoutent, il y en a qui en ont absolument rien à faire –, quitte à être égoïste, essayez au moins d’avoir une vision un minimum long terme dans votre égoïsme. Parce que, à moins que vous ne soyez un milliardaire avec un jet privé et un bunker survivaliste de luxe, ben ce discours déshumanisant qui rend l’élimination de toute une population tolérable aux yeux du plus grand nombre, ce discours, il pourrait très bien être utilisé contre vous dans un futur pas si lointain. Vu que, pour rappel, on se dirige vers un futur super sympa fait de réchauffement climatique et de réchauffement nationaliste où les choses peuvent évoluer très très vite.

Je reçois souvent des reproches sur l’évolution de cette chaîne, comme quoi avant je parlais de technologie futuriste, de rationalité, et pas de « bienpensance droits-de-l’hommiste moralisatrice insupportable ». Et ok. J’aimerais vous poser la question suivante : pensez-vous qu’une société futuriste positive soit envisageable si on ne garantit pas certaines bases morales ? Et là, je parle vraiment du minimum vital absolu de base morale.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.