Identitarisme et double standard

Suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, de nombreux utilisateurs de Twitter ont mis des petits drapeaux ukrainiens dans leur nom d’utilisateur en signe de solidarité, et notamment des gens que l’on pourrait qualifier de gauchistes.

Ce qui a donné lieu à des remarques du genre : « Vous les gauchistes là, vous êtes hypocrites ! Dès que quelqu’un affiche un drapeau français, vous le traitez de chauvin, nationaliste, voire de facho ! Mais à présent, vous affichez des drapeaux ukrainiens. N’est-ce pas un peu hypocrite ? N’est-ce pas un double standard ? »

Et je pense que parmi les gens qui disent ça, beaucoup sont sincèrement convaincus d’avoir mis à jour un double standard hypocrite. Et je ne suis pas d’accord.

Par exemple, si on cède sa place dans le métro aux personnes âgées mais pas aux personnes jeunes, ce n’est pas un double standard hypocrite, c’est une différence de traitement justifiée, vu qu’on considère que les personnes âgées ont généralement beaucoup plus besoin de s’asseoir que les personnes jeunes.

Bien sûr, on peut être en désaccord avec l’idée de céder sa place aux personnes âgées, mais qu’on soit d’accord ou non, il y a une logique derrière cette différence de traitement.

Et donc, qu’est-ce qui justifierait cette différence de traitement entre le drapeau français et le drapeau ukrainien ?

Et plus généralement, pourquoi donc ces gens que l’on appelle les gauchistes acceptent-ils la mise en avant de certaines identités, genre l’identité palestinienne ou l’identité LGBT, tout en rejetant la mise en avant d’autres identités comme le fait d’être Français de souche ou d’être un homme hétérosexuel ?

Ben, le critère est très simple : les revendications identitaires sont justifiées lorsqu’il s’agit d’un groupe social qui s’en prend plein la gueule dans le contexte où il se trouve.

Et oui, le contexte est très important.

Par exemple, en Arabie Saoudite, les personnes athées peuvent se considérer comme un groupe marginalisé, mais en France, par contre, ça n’aurait pas trop de sens aujourd’hui.

On dit souvent que les revendications identitaires sont de l’essentialisme, mais ce n’est de l’essentialisme que si on ne tient pas compte du contexte. Un groupe n’est jamais marginalisé en soi, il est toujours marginalisé dans un contexte donné.

Pour prendre un exemple qui mettra la grande majorité des gens d’accord, je l’espère : aux États-Unis, à l’époque où les femmes n’avaient pas le droit de vote, où l’homosexualité était criminalisée, et où les Noirs subissaient un régime de ségrégation raciale, ben ça avait totalement du sens de mettre en avant une identité féminine, homosexuelle ou afro-américaine, de politiser cette identité.

Bon, ça a toujours du sens aujourd’hui pour d’autres raisons, hein, mais bon, si je prends pas des exemples ultra ultra consensuels, y’en a qui vont décrocher dès maintenant.

Dans ces mouvements, le but, c’était pas de mettre en avant une identité juste pour le plaisir de faire l’hélicoptère avec sa grosse identité, non. L’identité ici, c’était une sorte de drapeau permettant de fédérer une lutte avec des revendications concrètes, comme le droit de vote des femmes, la décriminalisation de l’homosexualité, ou la fin de la ségrégation raciale.

Et si on est d’accord que ça avait du sens de mettre en avant ses identités dans ses séquences historiques, ben la question, c’est pas « est-ce que c’est bien ou pas bien de faire de l’identitarisme ? », la question, c’est plutôt : selon quel critère est-ce que ça a du sens de faire de l’identitarisme ?

Et le bon critère, il me semble, c’est : est-ce que le groupe dont on parle s’en prend plein la gueule ? Ou, pour être moins mélodramatique : est-ce que ce groupe subit des brimades, des discriminations, une forme de rejet de la part de la société ? Ce genre de truc.

Pour le dire autrement : est-ce qu’on leur dénie le droit de vivre normalement et dignement ? Est-ce que leur situation actuelle peut être vue comme injuste ou du moins pas correcte ?

Du coup, si on en revient aux petits drapeaux ukrainiens et palestiniens sur Twitter, là, oui, actuellement, les Ukrainiens s’en prennent plein la gueule, et les Palestiniens encore plus. Donc, dans le contexte actuel, ça a totalement du sens de politiser ces drapeaux.

Mais quid du drapeau français, du coup ?

Ben, si on regarde les gens de type nationaliste qui mettent des drapeaux français sur les réseaux sociaux, d’une certaine manière, eux aussi se voient comme un groupe menacé et assiégé : par l’immigration, par le wokisme, par le lobby LGBT, par la décadence de la civilisation occidentale, par l’écriture inclusive, tout ça, tout ça.

Du coup, d’une certaine manière, eux aussi valident implicitement le critère que j’ai évoqué, le critère du groupe assiégé qui s’en prend plein la gueule.

Après, est-ce qu’ils ont raison de se voir comme un groupe assiégé et menacé ? C’est un autre débat.

Mais bref, je vois trop souvent une rhétorique qui consiste à fustiger l’identitarisme en tant que tel, souvent par des gens qui font une autre forme d’identitarisme sans l’admettre, d’ailleurs en passant.

Et là, j’espère dire un truc qui mettra d’accord les gens de gauche comme de droite : fustiger l’identitarisme en tant que tel, c’est à côté de la plaque, vu qu’on a tous en tête des exemples historiques d’identitarisme qui nous semblent pertinents et justifiés.

Du coup, le débat, ça devrait plutôt être : sous quelles conditions un type donné d’identitarisme est-il pertinent et justifié ?

Et on sera clairement pas tous d’accord sur la réponse, mais au moins, si on repose le débat en ces termes, on aura un tout petit peu avancé, plutôt que de répéter en boucle : « L’identitarisme qui menace nos valeurs républicaines ! »

Voilà.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.