L’argument hypocrite : « Pourquoi tu n’héberges pas des SDF chez toi ? »
Alors, comme ça, tu penses qu’il faudrait fournir un hébergement aux SDF ? Et ben, pourquoi tu n’héberges pas des SDF chez toi, hein ?
D’abord, vous avez sans doute déjà entendu cet argument dans des émissions politiques, ou une de ses variantes. Pour prendre l’exemple le plus récent, Jordan Bardella, le gendre idéal du Rassemblement National (voir la vidéo de Dans la Sauce sur Bardella, lien dans la description), avait comparé l’Europe à une auberge 5 étoiles pour l’Afrique (lien dans la description). Et lorsque la journaliste lui fait remarquer que comparer des trottoirs parisiens ou des campements de Calais à une auberge 5 étoiles, c’est un petit peu limite quand même, il esquive avec cette pirouette rhétorique :
« Mais madame, puisque vous semblez soucieuse de la misère humaine, j’imagine que vous ouvrez vos appartements aux gens qui fuient la guerre. »
Et là, j’imagine que plein de téléspectateurs se sont dit : « Ah, et tac, bien envoyé Jordan, tu lui as bien cloué le bec à cette journaliste bien pensante insupportable. »
Sauf que c’est un très mauvais argument.
Si on essaie de généraliser, cela donne : « Tu penses que l’État devrait faire X, ben pourquoi tu ne fais pas X toi-même ? » Ou, à défaut de faire X toi-même, pourquoi est-ce que tu ne payes pas des gens pour le faire ?
Et il y a deux manières d’invoquer ce genre d’argument : une manière cohérente et une manière hypocrite.
La manière cohérente
En gros, c’est si on est un turbo-libertarien de l’extrême, mais genre plus libertarien que le nouveau président d’Argentine avec sa tronçonneuse là, libertarien niveau village envahi par des ours au minimum (lien dans la description si vous n’avez pas la RF). En gros, si on pense que toute forme de service public est une mauvaise chose et que les problèmes sociaux devraient uniquement être atténués par des œuvres de charité privées, alors là, oui, c’est cohérent d’utiliser cet argument.
Sauf que bon, c’est quand même une position ultra-minoritaire en France, donc je ne vais pas la critiquer ici.
La manière hypocrite
Et puis il y a la manière hypocrite d’utiliser cet argument des SDF que t’as qu’à héberger chez toi, qui est la manière la plus répandue, du coup, parce que Jordan Bardella, par exemple, c’est pas un turbo-libertarien anarco-capitaliste, très loin de là. Dans son logiciel politique, il y a plein de trucs qui doivent être financés par l’État, ou qui devraient l’être.
Par exemple, j’imagine qu’il estime qu’il n’y a pas suffisamment de policiers dans les quartiers dits sensibles en banlieue. Ben, là, on pourrait lui dire : « Monsieur Bardella, si vous estimez qu’il n’y a pas assez de policiers en banlieue, pourquoi ne faites-vous pas des donations à la police pour financer de nouvelles embauches, hein ? Non, mieux, pourquoi ne vous enrôlez-vous pas vous-même volontairement dans la police pour aller contrôler des jeunes délinquants de cité qui fument du cannabis, hein ? »
Et s’il trouve cette remarque grotesque, à juste titre, ben, en quoi est-ce différent de celle qu’il fait à la journaliste à qui il intime d’héberger des migrants chez elle ?
Ben, la différence ici, elle est très simple : c’est qu’il estime qu’il est souhaitable d’avoir davantage de policiers en banlieue, et qu’il n’est pas souhaitable d’accueillir des migrants en France. Et c’est une position politique qu’on peut avoir, mais il faut la soutenir avec de vrais arguments, du coup, ou du moins expliquer honnêtement les raisons qu’il y a derrière, des raisons pas forcément avouables peut-être, d’où l’intérêt de cette pirouette rhétorique.
Au lieu de juste dire : « Si tu penses que c’est souhaitable, t’as qu’à le faire toi-même, et tac ! » Parce que lorsqu’on a dit ça, on a absolument rien dit en fait, surtout lorsqu’on le fait de manière totalement sélective pour les causes qui ne nous plaisent pas, et pas pour les causes que l’on défend.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? Ben, si vous êtes pas content, vous n’avez qu’à le dire vous-même en commentaire, Etam che les internautes bien pensants.