La fausse subversivité
Il faut qu’on parle du concept de subversivité. Un truc que je vois régulièrement, c’est : quelqu’un dit ou fait un truc crados, et pour le défendre, on dit que c’était « subversif ». Et la plupart du temps, cette conception de la subversivité n’a rien à voir avec la réelle subversivité. C’est un changement de définition complet, un changement de définition qui permet de faire passer des crottes de taureau pour des lingots d’or.
Donnons quelques exemples. Vous n’avez pas pu échapper à l’affaire Depardieu, qui a tenu des propos ultra-sexistes – voire bien pire – dans un reportage, et est accusé d’agression sexuelle par de nombreuses femmes. Suite à quoi on a vu défiler énormément de gens pour le défendre sur les plateaux télé, en mode « il faut sauver le soldat Depardieu » – oui, visiblement, c’est une cause très importante – avec l’argument classique du « il faut attendre que la justice fasse son travail. » En passant, si vous trouvez que c’est un bon argument, allez lire la contre-tribune qui en pointe très bien les limites (lien dans la description).
Mais un autre angle de défense, c’est de dire que Depardieu, c’est un personnage entier, rabelaisien, profondément français. Ouais, c’est Gérard, quoi. Bref, un personnage subversif qui titille la bienpensance des moralisateurs pétris de vertu. Et du coup, vu que c’est un personnage « subversif », bon, déjà, pour les propos ultra-sexistes, c’est open bar. Et pour les agressions sexuelles, ben, au fond, même si c’était vrai… c’est Gérard, quoi. C’est un personnage subversif.
Un exemple proche, ce sont les romans de vieux bourgeois qui étalent leurs fantasmes sexuels sur des jeunes filles dans la fleur de l’âge, comme les romans érotiques malaisants de Bruno Le Maire – vous savez, l’histoire du « renflement »… Brun. Mais là encore : subversivité !
Enfin, on pourrait parler de nombreux dessins de Charlie Hebdo, qui, pour le coup, a été réellement subversif à une époque lointaine. Et depuis… Par exemple, des dessins sur des migrants qui se noient (trop marrant), ou sur le pere du chanteur Stromae découpé en morceaux lors du génocide rwandais (explosé de rire), ou encore des esclaves sexuelles du groupe djihadiste Boko Haram mises enceintes de force, avec un style graphique qui rappelle les plus belles caricatures racistes des années 30, et qui disent « touchez pas à nos allocs » (lien des dessins dans la description). Bref, des dessins qui sont à la fois pas drôles – genre, aussi pas drôles que les marioles de Blast, à se demander s’ils ne font pas des sessions de brainstorming pour trouver les blagues les moins drôles possibles – et en plus maximalement offensants envers des minorités qui s’en prennent déjà plein la gueule. Sur le dernier dessin, par exemple, il y avait un milliard de blagues à faire pour se moquer des terroristes de Boko Haram. Mais non, apparemment, c’est beaucoup plus drôle de se moquer des victimes de Boko Haram. Mais là encore : subversivité ! Ouais, c’est trop subversif pour toi, tu peux pas test.
Alors, qu’est-ce qui ne va pas ici ? Eh bien, il faudrait déjà revenir à ce qu’on entend usuellement par « subversif. » Si on interroge des gens dans la rue, il y a un nom qui va rapidement être mentionné : celui de Voltaire. Bon, ici, on ne va pas parler du véritable Voltaire, qui était un personnage assez peu sympathique, mais du Voltaire idéalisé – vous savez, celui qu’on nous présente au college en cours d’histoire. Un écrivain courageux qui ose critiquer l’ordre social en place avec des pamphlets au vitriol, et qui n’a pas peur de payer cela avec des séjours en prison.
Si on prend cette image d’Epinal de Voltaire comme référence de la subversivité, il y a l’idée de challenger l’ordre social ou moral en place par des actions ou par des paroles – parfois provocatrices et exubérantes – et de le faire avec un certain courage, vu que le pouvoir en place peut vous punir pour cela.
Un autre exemple qu’on pourrait citer, ce sont les premieres Gay Prides, à l’époque où l’homosexualité était encore criminalisée dans les pays occidentaux. Des gens considérés comme des marginaux et des rebuts de la société se sont dit : « Ok, ben vous savez quoi, puisque c’est comme ça, on va être des marginaux à fond, on va choquer votre ordre moral avec des costumes exubérants et des baisers publics, même si on doit finir au poste de police pour ça. » Il s’agit de subvertir un ordre moral qui les empêche de vivre leur vie librement, quitte à se mettre en danger. Bref, cela, par exemple, c’est authentiquement subversif.
Du coup, qu’est-ce qui change avec les exemples donnés plus haut ?
Lorsque Depardieu tripote des jeunes actrices qui n’osent rien dire par peur de ruiner leur carriere, il ne challenge pas un ordre en place. Non, c’est l’inverse : il profite d’un ordre injuste en place, celui de l’omerta du monde du cinéma sur les violences sexuelles.
Ici, on a appauvri la définition de la subversivité en ne gardant que la partie suivante : « choquer la morale. » Oui, sauf qu’il ne s’agit pas de choquer n’importe quelle morale. Il s’agit de challenger un ordre moral oppressif et injuste, comme l’ont fait les premiers activistes LGBT, par exemple. Ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le fait de faire quelque chose d’immoral au pire sens du terme, à savoir : causer du tort à quelqu’un. Oui, parce que lorsqu’on présente Depardieu comme subversif, on met totalement de côté les femmes victimes de ces agressions, comme si elles n’étaient que des objets lui permettant de performer sa subversivité.
Et même si on se limite aux propos sexistes de Depardieu : ce n’est pas une minorité sexuelle qui revendique juste le droit élémentaire de vivre librement une sexualité entre personnes consentantes. Non, c’est un type qui est tout en haut de la pyramide du pouvoir sexuel, qui peut utiliser sa position sociale pour obtenir ce qu’il veut – consentement ou pas. Donc, lorsqu’il dit des trucs ultra-sexistes, il ne challenge pas l’ordre en place en matiere de sexualité. Au contraire, il renforce un ordre social dont il bénéficie : une vision du monde où les femmes ne sont que des objets qui ne pensent qu’à ça, nécessairement folles de désir pour l’immense acteur qu’il est – qu’elles l’admettent ou pas – ce qui justifie les commentaires déplacés, les mains au cul, et bien pire.
Idem pour les romans de vieux bourgeois qui étalent leurs fantasmes érotiques sur des jeunes femmes pendant des pages et des pages : ça n’a rien de subversif. C’est la vision dominante actuelle, c’est le renforcement culturel de dynamiques déjà en place, des dynamiques assez crados – genre le vieux politicien qui fait des avances à sa jeune assistante, jeune assistante qui pense immédiatement aux conséquences pour sa carriere si elle refuse ses avances.
Et pour les dessins pas drôles de Charlie Hebdo, là encore, on n’a gardé de la subversivité que l’idée de choquer pour choquer, sans se soucier de savoir sur qui on tape. Pire, il y a même une sorte de fierté stupide à « taper sur tout le monde sans discrimination », comme si c’était pareil de se moquer gratuitement des handicapés, des femmes violées, des migrants qui se noient, et de se moquer des riches et des puissants – comme le Voltaire idéalisé du cours d’histoire de college.
Bref, recollons les morceaux. Il y a deux sens différents qu’on donne au mot subversivité :
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La définition 1, c’est la subversivité du Voltaire idéalisé, qui ose manquer de respect aux puissants. C’est celle des premiers militants LGBT, féministes ou afro-américains, qui osent défier l’ordre social qui les empêche de vivre librement.
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La définition 2, c’est la subversivité version Wish. Juste choquer pour choquer, taper sur tout le monde de maniere indiscriminée, étaler fierement ses fantasmes sexistes, mettre des mains aux fesses, ou pire.
Et donc, la grande arnaque ici, c’est la suivante : défendre des propos et des comportements qui relevent de la deuxieme définition au nom de la subversivité, en faisant comme s’il s’agissait de la premiere définition. Autrement dit, défendre les dégueulasseries de Depardieu ou de Charlie Hebdo au nom de l’impertinence voltairienne ou du militantisme provocateur. Et, comment dire, ce tour de passe-passe sémantique-là, cette subversion du sens premier de la subversivité, c’est un petit peu du foutage de gueule, il me semble.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à prendre votre plume acérée pour subvertir l’ordre moral de l’espace commentaire.