La rhétorique de la prise d’otage

À chaque fois qu’il y a une grève des transports en commun, il y a des éditorialistes qui vont dire :

Ce n’est pas acceptable de prendre en otage les Français comme vous le faites.

En gros, ils ne critiquent pas les revendications des grévistes – ou du moins ils n’en parlent pas. Non, ce qu’ils critiquent ici, c’est leur mode d’action : le fait de « prendre en otage les Français » en les privant de transport. Un mode d’action qui serait condamnable en soi. Genre : « je respecte votre combat, mais je ne peux pas accepter vos méthodes ». Ouais, alors au lieu de prendre les Français en otage, ils pourraient, je sais pas, faire une gentille manifestation avec des pancartes « améliorez nos conditions de travail s’il vous plaît », ou encore mieux, se contenter de glisser un bulletin dans une urne une fois tous les 5 ans, et puis basta.

Le double standard des agriculteurs

Et depuis janvier 2024, nous savons que cette rhétorique était en fait fallacieuse. Parce que les médias qui parlent usuellement de « prise d’otage » lors d’une grève des transports, eh bien ces médias sont beaucoup plus bienveillants avec le récent mouvement de colère des agriculteurs français, dont l’un des modes d’action est de ralentir voire de bloquer des autoroutes avec des tracteurs. Là, ils ont très peu utilisé l’expression « prise d’otage ». Ils vont plutôt dire :

Oui, bon, OK, un blocage d’autoroute ça complique les choses pour tout le monde, mais il faut les comprendre, leurs revendications sont légitimes, et s’ils ne font pas des actions un peu musclées comme ça, ils ne vont rien obtenir.

Sauf que ça contredit totalement la rhétorique précédente, où le mode d’action de la « prise d’otage » était inacceptable en soi, indépendamment des revendications. Donc là, le blocage de la circulation devient un mode d’action acceptable parce qu’on considère que les revendications qu’il y a derrière sont légitimes.

Et je suis assez d’accord avec cette deuxième vision des choses. Mais du coup, il faudrait l’appliquer à toutes les actions de blocage, que ce soit les grèves des transports ou des écolos qui bloquent une route au nom du climat, par exemple.

La vraie question

En gros, soit on considère que les revendications sont suffisamment légitimes pour justifier le blocage de la circulation – ou tout autre mode d’action un peu musclé –, soit on considère qu’elles ne sont pas suffisamment légitimes pour cela, et en ce cas, il s’agirait d’expliquer pourquoi.

Et ce qui n’est pas très honnête avec la rhétorique de la prise d’otage – la rhétorique des modes d’action qui seraient mauvais en soi –, c’est qu’elle permet à ceux qui l’utilisent de totalement esquiver cette question. De ne pas avoir à expliquer pourquoi ils trouvent que les revendications dont on parle ne sont pas assez légitimes pour justifier un mode d’action un peu musclé, et quel autre mode d’action il faudrait utiliser à la place, par exemple.

Et c’est dommage, parce que c’est vachement intéressant comme débat. Genre, par exemple, les grèves de la SNCF : beaucoup de Français vont considérer par défaut que les grévistes sont de gros fainéants casse-pieds qui ont déjà plein d’avantages sociaux. Mais est-ce vraiment le cas ? Lors de la dernière grève SNCF, par exemple, en regardant un peu les revendications, j’ai vu qu’il y avait des problèmes assez alarmants de sous-effectifs à de nombreux postes. Sauf qu’on n’en parlait pas beaucoup dans les médias, vu qu’on était trop occupé à disserter sur l’inacceptabilité métaphysique de la prise d’otage.

Le mot magique

Donc la prochaine fois qu’un intellectuel médiatique fera une longue tirade qui fustige la « prise d’otage » effectuée par tel ou tel mouvement social, il faudra lui rétorquer un seul mot :

Agriculteurs.

« Un quoi ? » « Agriculteurs. » « Euh… ah oui, les agriculteurs, mais là c’est différent, leurs revendications étaient légitimes. » « OK, et là, du coup, elles ne sont pas légitimes les revendications ? Et si elles ne le sont pas, pourquoi ? Quel autre mode d’action faudrait-il employer en ce cas ? » Et cetera.

Et attention, vous pouvez très bien soutenir que le mouvement des agriculteurs de début 2024 est le seul et unique mouvement social légitime des 10 dernières années, si c’est ce que vous pensez. Mais au moins, on aura ce débat sur la légitimité des revendications, au lieu de le reléguer au second plan derrière le blabla usuel sur la prise d’otage qui serait « inacceptable en soi ».

Aller plus loin

Bon, là j’ai parlé du blocage de la circulation, mais on pourrait aller beaucoup plus loin, vu que certains agriculteurs ont carrément fait exploser des bâtiments publics (lien dans la description). Du coup, pour chaque action militante musclée où il n’y a pas mort d’homme, dès que des éditorialistes se livreront à leurs habituelles condamnations de principe, il faudra systématiquement leur rappeler cet épisode du mouvement des agriculteurs, afin de sortir du piège rhétorique de la condamnation par principe du mode d’action et de ramener le débat sur la vraie question intéressante : la légitimité des revendications et leur adéquation avec le mode d’action choisi.

Un débat qu’ils n’ont peut-être pas vraiment envie d’avoir sur certains sujets. Ouais, peut-être que ce serait plus compliqué pour eux de condamner un mouvement social ou militant s’il fallait argumenter sur le contenu des revendications, au lieu de simplement disqualifier le mouvement sur la base du mode d’action – mais uniquement pour les mouvements qu’ils n’aiment pas.

Attention, il y a le bon blocage et le mauvais blocage. Le mauvais activiste, il a des revendications, paf il prend les Français en otage, c’est vraiment honteux. Alors que le bon activiste, bon, il a des revendications, il prend les Français en otage, il bloque une autoroute, mais c’est pas pareil – c’est un bon activiste.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à déverser le camion de marchandises de vos opinions sur l’autoroute de l’espace commentaire.