Les arguments de pauvres appliqués aux riches
Bon, alors récemment il y a eu une petite polémique sur Frédéric Arnault, le fils du milliardaire Bernard Arnault, qui a été nommé PDG de la division montres de LVMH, la méga-corporation de son père. Donc une polémique où des gens mesquins et jaloux y ont vu une certaine forme de népotisme.
Suite à cela, des centaines de « milliardaires justice warriors » se sont précipités à sa rescousse sur les réseaux sociaux pour arguer que non, c’était uniquement dû à son mérite, à son goût du travail et de l’effort, tout ça tout ça.
Mais j’ai aussi vu une autre forme de rhétorique, davantage assumée :
« Oui, il lègue une partie de son entreprise à son fils, et alors ? Genre, un garagiste dans le Nord-Pas-de-Calais qui a bossé dur toute sa vie, il a pas le droit de léguer son entreprise à ses enfants, hein ? Et les petits agriculteurs qui bossent 90 heures par semaine pour même pas gagner le SMIC, ils ont pas le droit de transmettre leur ferme à leurs enfants ? »
Nommer le procédé
Et c’est pas la première fois que je vois ce genre de rhétorique. Donc je vais lui donner un nom : les arguments de pauvres appliqués aux riches.
Un autre exemple, c’est l’ancien patron du MEDEF, Pierre Gattaz, qui lorsqu’il intervenait dans les médias sortait le plus petit violon du monde et nous parlait des « pauvres pauvres petits patrons, écrasés par les impôts et par les charges patronales, qui galèrent, qui peinent à s’en sortir »… pour au final défendre des mesures d’allégement fiscal qui vont bénéficier aux grands patrons du CAC 40. C’était d’ailleurs son ressort comique dans les Guignols de l’Info, pour les gens vieux comme moi qui ont connu cette émission.
Et on voit souvent des arguments similaires dès qu’on parle de taxes sur le revenu, sur le patrimoine, etc.
L’exemple caricatural
Bon alors, c’est quoi le problème ici ? Ben, pour illustrer, je vais prendre une version extrême de cet argument où vous allez tous voir le problème. Mais on verra que ce problème s’applique également à des versions davantage « raisonnables » (entre guillemets).
Imaginez que, pour une obscure raison administrative, l’État décide de prélever 5000 euros à Bernard Arnault. Et là, des gens viennent dire :
« Quoi ? Mais c’est dégueulasse ! Moi, j’ai une tante qui est femme de ménage à mi-temps. Imaginez si l’État lui demandait 5000 euros comme ça, du jour au lendemain ! »
Bon, là, si vous voyez pas le souci avec l’argument, vous pouvez arrêter la vidéo, je n’arriverai sans doute pas à vous convaincre.
Ce qui rend l’analogie complètement hors de propos, c’est que d’un côté, si on prélève 5000 euros sur le compte personnel de Bernard Arnault, c’est tellement insignifiant pour lui qu’il ne s’en rendra probablement même pas compte. Alors que pour une femme de ménage à mi-temps, bah elle n’a peut-être même pas ces 5000 euros sur son compte. Et si elle les a, ça représente peut-être la quasi-totalité de ses économies, et elle pourrait se retrouver dans une situation financière très problématique si on lui prélève cette somme d’un coup – genre ne plus pouvoir payer son loyer, ou devoir choisir entre le loyer et une alimentation correcte.
Bref, l’analogie est hors de propos parce que, en termes d’impact concret sur la vie de ces deux personnes, ça ne représente pas du tout la même chose pour Bernard Arnault et pour une personne ultra-précaire. Pour le premier, l’impact sur sa vie sera insignifiant. Pour la seconde, ce sera un choc financier extrêmement dur.
Ça marche aussi pour les versions subtiles
Bon, ça c’était la version ultra-caricaturale de l’argument. Mais cette remarque reste valable pour des versions un peu plus subtiles, comme l’histoire de transmettre son entreprise à ses enfants.
Parce que bon, le garagiste du Nord-Pas-de-Calais ou le petit agriculteur avec sa ferme familiale, bon, qu’ils transmettent leur entreprise à leurs enfants, ça me choque pas outre mesure. Par contre, lorsque des enfants de PDG multimilliardaires succèdent à leur père à la tête de sa multinationale, on est clairement dans un autre game là. Vu que, déjà, comme ils ont généralement fait des études prestigieuses, ils n’ont clairement pas besoin de ça pour avoir une position sociale très confortable. Mais surtout, ça pose d’énormes problèmes de concentration du pouvoir (voir la vidéo de Philoxime sur le sujet si vous ne l’avez pas déjà vue, lien dans la description).
Pareil pour l’histoire des petits patrons écrasés par les charges. À supposer que ce soit le cas, ce n’est clairement pas le cas des grands patrons, qui ont une armée de juristes pour gérer tout ça et ne vont pas être impactés personnellement par ces charges. Ouais, au pire ils devront attendre quelques mois de plus avant de faire construire leur seconde piscine.
Ou encore, taxer davantage le patrimoine ou le revenu : si l’impact peut être très sérieux pour des personnes modestes, il est en revanche négligeable pour des ultra-riches en termes d’impact concret sur leur vie.
En résumé
Bref, si l’application de telles mesures nous choque pour des personnes précaires ou modestes, c’est parce que ça représente un coup dur supplémentaire pour des personnes qui galèrent déjà. Ce qui ne sera probablement pas le cas pour des personnes très aisées financièrement. Du coup, non, on ne peut pas transposer le caractère choquant de ces mesures appliquées à des personnes pauvres lorsqu’on les applique à des personnes riches.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.