Quand la répression crée la consommation
Et si réprimer durement l’usage de certaines drogues avait pour effet d’augmenter leur consommation ?
Récemment, j’ai écouté une interview de David Nutt, l’un des chercheurs les plus importants au monde sur les drogues et leurs usages thérapeutiques (lien dans la description). Et il dit des choses intéressantes à ce sujet.
Déjà, vous avez peut-être remarqué ce paradoxe français : parmi les pays occidentaux, c’est l’un de ceux qui répriment le plus durement l’usage du cannabis, et également l’un de ceux où sa consommation est la plus élevée. Plus élevée qu’aux Pays-Bas, par exemple, où sa consommation est pourtant 100 % légale (source dans la description). Bon, ok, c’est un indice, mais corrélation n’est pas causalité, tout ça, tout ça. Quels seraient les facteurs explicatifs ?
En voici déjà un premier. Si se faire choper avec du cannabis vous crée un casier judiciaire, selon les pays, cela peut vous interdire l’acces à certains métiers ou, au minimum, compliquer significativement votre recherche d’emploi. Et s’il devient plus difficile de trouver un emploi classique, cela peut pousser vers d’autres activités génératrices de revenus – du genre dealer de drogue. Selon David Nutt, les marchés illégaux créent la demande en poussant des gens à utiliser et à vendre de la drogue.
Et le pire exemple de ce phénomene, c’est sans doute pour l’héroïne. Bon, petite parenthese avant de continuer : l’héroïne, c’est clairement l’une des drogues les plus stigmatisées au monde, et je ne souhaite en aucun cas renforcer ce stigmate visant ses consommateurs – ce qui, en passant, est totalement inefficace, voire contreproductif, pour réduire la consommation. Une information qui va peut-être vous choquer : il existe des consommateurs réguliers d’héroïne qui en consomment d’une maniere qui ne les fait pas tomber dans une spirale infernale où ils augmenteraient progressivement les doses jusqu’à une overdose mortelle, comme le veut le cliché. C’est par exemple le cas de Carl Hart, chercheur en neurosciences à Columbia University, qui a écrit un livre sur le sujet (lien dans la description).
Mon propos ici, c’est juste d’illustrer le fait que certaines politiques publiques sont bien meilleures que d’autres.
Jusqu’en 1971, le Royaume-Uni prescrivait de l’héroïne aux personnes souffrant d’addiction. Oui, oui : prescrivait, comme dans une prescription médicale, parce qu’ils savaient que s’ils ne le faisaient pas, ils iraient se fournir sur le marché noir. Et en 1971, ils ont arrêté, sous la pression des Etats-Unis, qui étaient en pleine « guerre contre la drogue » pour des raisons ayant tres peu à voir avec la santé publique et les données scientifiques. Et lorsque les Etats-Unis demandent un truc à un autre pays occidental, tres souvent, ce pays répond : « Oui maître, tout de suite maître. »
Bref, exactement comme on s’y attendait, suite à cette interdiction, les consommateurs britanniques d’héroïne, privés de prescription, se sont tournés vers le marché noir. Sauf qu’il faut de l’argent pour ça. Et une maniere d’obtenir de l’argent – surtout lorsqu’on est dans une catégorie sociale déconsidérée – c’est de devenir dealer de drogue. Et c’est ce qui est arrivé à la majorité des consommateurs d’héroïne britanniques : leur nombre a triplé en 20 ans. Nutt cite notamment l’exemple d’une personne qui a déménagé dans une nouvelle ville et a créé 25 nouveaux consommateurs.
Donc ça, c’est le Royaume-Uni. Et à côté de ça, nous avons le Portugal, qui a décriminalisé la possession personnelle de toutes les drogues depuis presque 20 ans, pour une raison tres pragmatique : la répression des drogues coûtait beaucoup trop cher. Ouais, elle leur coûtait « un pognon de dingue », pour reprendre les termes du patron de Gérald Darmanin. Et dans une tendance exactement inverse de celle du Royaume-Uni, les morts liées à l’héroïne ont été divisées par trois. Au Royaume-Uni, une personne qui se fait choper avec de l’héroïne va en prison, alors qu’au Portugal, elle est orientée vers un suivi médical et n’a pas d’incitatif à créer de nouveaux consommateurs. Bref : beaucoup moins de morts, et en plus, on économise de l’argent public.
Similairement, le Royaume-Uni a doublé sa population carcérale à cause des emprisonnements liés à la drogue, là où des pays comme le Portugal ou les Pays-Bas l’ont réduite.
Bref, je ne dis pas que la politique du Portugal est parfaite sur cette question, mais elle semble en tout cas tres largement préférable à celle du Royaume-Uni, qui a juste largement empiré la situation.
Ce que je voulais illustrer ici, c’est que la politique la plus efficace est parfois celle qui va à l’encontre des présupposés moraux de la majorité des gens. Pour beaucoup de gens en France, la bonne chose à faire par rapport aux drogues, c’est de réprimer le plus durement possible, comme le fait Gérald Darmanin. Et lorsqu’on confronte Darmanin aux politiques appliquées dans d’autres pays, il répond, je cite :
Vouloir légaliser le cannabis est une défaite morale.
(Source dans la description.) C’est tres intéressant à analyser comme réponse. Ici, il ne conteste pas le fait que les politiques des autres pays soient plus efficaces en termes de santé publique. Non, son point, c’est qu’il serait « immoral » de faire autre chose que de la répression. La répression, qui était initialement un simple moyen, devient fétichisée au point de repousser au second plan les objectifs de santé publique qu’elle était supposée servir.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? Les politiques publiques doivent-elles être choisies sur la base de leur efficacité pour atteindre certains objectifs, ou faut-il accorder une valeur intrinsèque à des moyens comme la répression, quitte à être contreproductif ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.