La jalousie comme disqualification
Imaginez un reportage télé qui montre le style de vie outrancier d’individus extrêmement riches, à base de montres de luxe, de super yachts et de bouteilles de champagne à 50 000 €. Face à ce reportage, Alice s’exclame : « C’est vraiment indécent ! » Et là, Bob lui répond : « Ahah, tu dis ça parce que tu es jalouse ! »
C’est une réaction extrêmement courante, que ce soit dans les médias, sur les réseaux sociaux ou dans les repas de famille : toute critique des dépenses somptuaires des ultra-riches serait nécessairement motivée par de la jalousie. Et comme nous savons tous que la jalousie est un vilain défaut, il en découle que cette critique est invalide. Bon, échec et mat.
Alors là, je pourrais faire mon zététicien et dire qu’expliquer une critique par la jalousie, c’est un procès d’intention. Et oui, en effet, c’en est un. Mais le fait est que plein de gens sont sincèrement convaincus par cette explication. Genre, lorsque quelqu’un poste un message sur les réseaux sociaux fustigeant la jalousie des « gens médiocres » envers « ceux qui réussissent », et que ce message a des milliers de likes, on peut raisonnablement supposer qu’une bonne partie viennent de gens sincèrement d’accord avec ce message, quand bien même le message serait lui-même purement rhétorique.
Et puisqu’on a le droit de faire un procès d’intention, je vais me permettre d’en faire un. Les gens qui pensent que la jalousie est l’explication la plus plausible de la critique des riches, eh bien ces gens-là ont un imaginaire capitaliste. Un imaginaire où la possession d’objets très coûteux ou un mode de vie luxueux sont des signes de réussite dans la vie. Et si vous vous dites « ben oui, bien sûr, c’est évident », c’est précisément de vous dont je parle.
Si on plaque cette grille de lecture sur les gens qui critiquent les riches, la jalousie devient effectivement une explication plausible : vu que ces gens qui critiquent, au fond, ils voient bien que ces ultra-riches sont des phares resplendissants de réussite sociale, ils aimeraient bien être à leur place, et du coup leur critique est probablement motivée par l’envie, par le ressentiment, par la jalousie.
Sauf que non. Plein de gens n’ont pas un imaginaire capitaliste, ou du moins pas au point de rêver d’avoir le train de vie des ultra-riches. Prenons moi, par exemple. Financièrement, ça va. Je ne vis clairement pas dans le stress de la fin du mois. Et du coup, qu’est-ce que je désire dans la vie ? Eh bien, par exemple : avoir des expériences ou des relations sociales agréables ou enrichissantes, apprendre des trucs, créer des trucs, voyager, faire des découvertes, militer pour certains changements sociaux… Mais pas avoir une Rolex, un yacht privé ou boire du champagne à 50 000 €.
Et pour les gens qui sont à fond dans l’imaginaire capitaliste, dire cela, c’est forcément hypocrite. Enfin, voyons, comment pourrait-on ne pas désirer ces choses-là ? Et là je répondrai : qu’est-ce que j’en tirerais, au fond ? Une Rolex n’indique pas mieux l’heure qu’une montre à quartz. Le champagne à 50 000 € a, au mieux, un goût imperceptiblement meilleur qu’un champagne ordinaire et ne provoque pas d’ivresse plus intense. Et des vacances à la plage sont tout aussi satisfaisantes que des vacances sur un yacht, quitte à louer un petit bateau de plaisance pour une demi-journée.
Non, la valeur ajoutée de ces objets de luxe, ce n’est pas leur valeur d’usage ou les expériences qu’ils procurent. C’est leur valeur de prestige : le sentiment d’être plus important que la plèbe, d’être un « big guy », de posséder des choses que peu de gens possèdent, peu importe la nature ou l’utilité de ces choses au fond.
Et ce sentiment-là, n’est-il pas aussi médiocre que la jalousie, si ce n’est davantage ? Non, parce que la base de tout ça, c’est l’idée implicite que la jalousie est un vilain sentiment, un sentiment qu’on gagnerait à ne pas avoir. Eh bien, en admettant cela, similairement, je pense qu’on gagnerait à ne pas avoir ce sentiment de supériorité médiocre de l’individu qui possède une grosse Rolex. Je pense que si ces gens n’avaient pas ce sentiment, ce serait mieux pour eux : cela rendrait leur univers intérieur un peu moins triste, desséché et matérialiste. Et ce serait également mieux pour le reste de l’humanité.
Du coup, pourquoi est-ce que j’aurais envie d’avoir un style de vie dont le seul « bénéfice » c’est de pouvoir éprouver un petit sentiment de supériorité médiocre reposant sur l’impression d’exclusivité et sur la rareté artificielle ? Pourquoi est-ce que j’éprouverais de la jalousie envers cela ?
Non, parce qu’à la limite, je pourrais envier la vie d’un artiste que j’admire, d’un brillant scientifique, ou d’un type qui a des visions chamaniques incroyables en sniffant de la mousse d’extincteur (ne faites pas ça chez vous). Mais le fait de posséder des objets 1000 fois plus chers que leurs équivalents de base, juste pour se distinguer de la masse… euh, comment dire, c’est de la merde. Si vous enviez cela, il me semble que vous devriez très sérieusement reconsidérer vos rêves et vos aspirations dans la vie. Plutôt que de désirer avoir une montre en or, vous devriez plutôt désirer avoir un imaginaire qui ne soit pas un imaginaire en carton. Un imaginaire en vieux carton de récup, en plastique recyclé, et cætera.
D’autant plus que là, je ne souhaiterais même pas qu’on prenne l’argent de ces ultra-riches pour me le donner à moi, vu que moi, bon, financièrement, ça va. D’ailleurs, en passant, n’hésitez surtout pas à ne pas me soutenir financièrement sur la page Tipeee que je n’ai pas créée, et à plutôt soutenir financièrement des créateurs de contenu qui en ont besoin. Non, si on devait redistribuer cet argent, je souhaiterais qu’il serve par exemple à sortir des gens de la pauvreté, à construire des hôpitaux, à financer l’éducation ou la recherche, à résoudre les grands défis de notre époque. Ouais, ce genre de truc.
Pour que ce soit de la jalousie, il faudrait que je fantasme sur le fait d’avoir, moi, des choses qu’ils ont, eux. Or ici, mon fantasme – ouais, mon gros fantasme lubrique et visqueux – c’est que leur richesse soit redistribuée à des gens dans le besoin ou à des projets d’utilité publique. Et vous pouvez très bien critiquer ce fantasme, mais je ne vois pas en quoi cela a le moindre rapport avec de la jalousie. Du coup, même en tordant la définition du mot dans tous les sens…
Bon, ok, mais du coup, certains pourraient dire : « Certes, Vlanx, toi tu n’es peut-être pas jaloux. Mais les gens pauvres qui critiquent les riches, eux, ne sont-ils pas dévorés par la jalousie ? » Ce à quoi je répondrai : ils peuvent très bien les critiquer pour exactement les mêmes raisons que celles que j’ai évoquées. Et en plus de ça, oui, ils sont tout à fait légitimes à être en colère contre une situation d’inégalité sociale extrême qu’ils subissent de plein fouet. Donc, lorsqu’ils critiquent les ultra-riches qui se baignent dans du champagne ou dans du lait de pangolin, ils sont au moins aussi légitimes que moi à le faire, si ce n’est beaucoup plus.
Du coup, pour toutes ces raisons, il me semble que disqualifier ces critiques en accusant ceux qui les font de jalousie, ce n’est vraiment pas très pertinent.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.