Les digues sociales et l’évolution des opinions

Bon, alors j’imagine que vous êtes tous familiers avec le concept de fenêtre d’Overton, le champ des opinions considéré comme acceptable dans le débat public. Là, une fenêtre d’Overton qui semble s’être pas mal élargie vers la droite ces 20 dernières années. Prenez par exemple le concept de remigration, vous savez, le mot poli et feutré pour parler d’épuration ethnique.

Il y a 20 ans, c’était un concept discuté sur d’obscur forum néonazis, et aujourd’hui, on en discute calmement sur des grandes chaînes de télé, comme si on parlait de la météo. Bon, je force un peu le trait, mais vous voyez l’idée. Alors, certains diront qu’on a juste brisé des tabous, qu’on a libéré la parole, et en face, les gens à qui ça plaît moins, ben ils utilisent souvent l’expression suivante : « Les digues ont cédé », vous savez, les digues qui retenaient les eaux de ce type de discours, et paf, la digue cède, et toute l’eau inom de la vallée.

Et on peut déplorer cela si on s’oppose à ce genre de discours, mais il y a un aspect du problème qu’on aborde pas souvent : pourquoi est-ce qu’il y avait encore tant d’eau à retenir derrière des digues à la base ? Si vous prenez un repas de famille typique, par exemple, ben lorsque les digues cèdent, on a l’impression que tonton André se sent enfin autorisé à dire des trucs réaces qu’il pensait depuis une éternité, et que la digue qu’il empêchait de dire tout ça, c’était juste une forme de pression sociale, le sentiment que s’il disait ouvertement ce qu’il pensent des étrangers, des homosexuels, ou des féministes, il y aurait un coup social à cela, ce qui le dissuadait de le faire jusqu’à présent.

Et on peut déplorer que ce coup social ait disparu, mais du coup, on oublie un peu le fond du problème : pourquoi est-ce qu’il pensait ça pendant tout ce temps à la base ? Je veux dire, pendant un moment, on a pu avoir l’impression d’une évolution de l’opinion publique sur certains sujets, mais si cette impression d’évolution était principalement due au fait que la plupart des gens se retenaient de dire certaines choses, mais n’en pensent pas moins, ben est-ce qu’on peut vraiment parler d’évolution réelle ?

Est-ce que c’était pas plutôt un gros spadra qu’on a mis sur un problème, une solution temporaire qui ne pouvait pas durer éternellement ? Et attention, je dis pas qu’il fallait pas le faire, mais il me semble que ça ne pouvait pas être une solution de long terme. Peu importe à quel point on a de Bell di bien solide, ben si elles sont pleines à rabord, elles vont finir par se fissurer.

Bon, tout cela est très métaphorique, donc je vais prendre deux exemples : un où l’opinion publique n’a pas vraiment évolué et a juste été masqué par une digue, et un autre où elle a vraiment évolué. Le premier exemple, c’est la favorabilité des Français à la peine de mort.

Aujourd’hui, on commence à discuter de manière davantage décomplexée du rétablissement de la peine de mort, ce qui peut donner l’impression d’une digue qui a cédé. Et oui, mais qu’en est-il de l’opinion des Français sur la peine de mort ? Si on leur pose la question dans un sondage anonyme, ben sur les 20 dernières années, le pourcentage de Français favorables au rétablissement de la peine de mort n’a pas vraiment évolué. Il a juste stagné autour de plus ou moins 40% (source dans la description).

Cette favorabilité au rétablissement de la peine de mort, elle était là en sourdine pendant tout ce temps, et si on en parlait moins ouvertement, ben oui, effectivement, c’est parce qu’il y avait jusqu’à récemment une forme de dig qui retenait cela. Bon, OK, mais est-ce que c’est pareil sur tous les sujets ? Ben non, par exemple, l’évolution de la perception de l’homosexualité entre 1975 et 2012, en particulier, il y a eu une évolution assez spectaculaire.

En 1975, seulement 24% des Français voyaient cela comme je cite « une manière comme une autre de vivre sa sexualité », et 64% comme « soit une maladie que l’on doit guérir, soit une perversion sexuelle que l’on doit combattre », et en 2012, le pourcentage de Français voyant cela comme « une manière comme une autre de vivre sa sexualité » est passé à 87% (source dans la description).

Alors, qu’est-ce qui a permis un tel basculement de l’opinion publique ? Très bonne question. Si vous avez des ressources là-dessus, cela m’intéresse, mais il me semble que si on ne veut pas se retrouver entouré de digues en train de céder, il faut travailler sur cet aspect-là : comment est-ce qu’on convainc réellement une majorité de gens d’adhérer à des idées progressistes, et pas juste sur comment est-ce qu’on intimide suffisamment ceux qui ont les opinions contraires pour qu’ils n’osent pas les assumer publiquement, tout en continuant à les ruminer dans un coin de leur tête.

Parce qu’il y a plein d’opinions réactionnaires qui ne sont pas juste partagées par une minorité de néonazis, mais par une majorité de Français, et si une opinion réactionnaire est partagée par la majorité des gens, ben on peut ériger les plus belles digues du monde, ça ne pourra pas tenir éternellement.

Et encore une fois, je dis pas qu’il ne faut pas le faire, je dis juste qu’on ne peut pas faire que ça. Cela ne peut pas fonctionner indéfiniment. Je dis ça parce que je vois beaucoup de discussions pour déplorer le sédage de digues et pour essayer de sauvegarder les petits bouts de digues qui reste, mais très peu de discussion sur comment vider massivement le réservoir d’eau.

Et là, je ne parle pas d’un fantasme utopique, cela a déjà eu lieu par le passé de manière massive et spectaculaire sur un sujet comme la perception de l’homosexualité. Et si vous avez d’autres exemples, je suis preneur. Ériger des digues, cela peut permettre d’éviter de perdre davantage de terrain idéologique, mais sauf erreur de ma part, cela ne peut pas permettre de gagner du terrain idéologique.

Et du coup, qu’est-ce qui a par le passé permis de gagner du terrain idéologique ? À l’époque où certaines positions progressistes étaient ultra minoritaires et décriées, bon, j’ai bien quelques intuitions, mais j’avoue que ce n’est pas un sujet sur lequel on trouve facilement des ressources à creuser, ou en tout cas pas avec cet angle-là. Peut-être que je n’ai pas les bons mots-clés, donc si vous connaissez des ressources sur le sujet, n’hésitez pas à le dire en commentaire.

Mais dans tous les cas, c’est une discussion qu’on devrait davantage avoir, plutôt que d’être dans une position principalement défensive, de village d’Astérix. Àg. Si, en partant d’un contexte social ultra homophobe, on a pu arriver à un taux d’acceptation de l’homosexualité de 87%, il doit bien y avoir moyen d’atteindre des taux d’acceptation similaires sur d’autres sujets, et donc comment est-ce qu’on fait ?