L’euthanasie et les dérives possibles
Bon, alors en ce moment, il y a un débat sur l’euthanasie par rapport à un projet de loi du gouvernement Macron sur la fin de vie. Jusqu’à récemment, j’étais très clairement en faveur de l’euthanasie. Je veux dire, je suis pour la liberté sexuelle, pour la légalisation des drogues, pour la liberté de transitionner et de changer d’état civil. Bref, tous les trucs qui ont à voir avec l’autonomie corporelle. Donc, dans cette optique, il semble logique d’être pour la liberté individuelle de mettre fin à sa propre vie.
Et les arguments en face ? Bon, c’était soit des arguments religieux, soit des arguments de philosophe médiatique à deux balles, vous savez, les gens qui disaient « La mort fait partie de la vie » pendant le Covid. Ben, similairement, concernant l’euthanasie, il y en a qui vont dire « Moi, je défends la vie avec un grand V », en prenant des grands airs et en montant sur leurs grands chevaux. Et c’est grosso modo comme ça que le débat est cadré dans les médias : en gros, comme une sorte de variante du débat sur l’avortement, avec d’un côté des progressistes qui défendent l’autonomie corporelle, et de l’autre des conservateurs/réactionnaires qui font passer le concept abstrait de vie devant le bien-être et la liberté des individus.
Sauf que, il y a en fait une troisième position dans ce débat, qui est aujourd’hui largement inaudible, et dont je voudrais augmenter un peu la visibilité avec cette capsule. Cette position vient de gens qui sont tout à fait en faveur de l’autodétermination corporelle, aucun souci sur ce plan, mais qui entrevoient une dérive assez sombre en cas de facilitation de l’euthanasie : une société où on ferait de moins en moins d’efforts pour aider les plus précaires et les plus fragiles, et où on les inciterait subtilement à opter pour le suicide assisté, vous savez, en leur tendant un petit prospectus avec un numéro vert, avec un grand sourire bienveillant, sur le mode du « NGE ».
Et avant que vous ne hurliez au complotisme, cette dérive n’a absolument pas besoin d’être consciente pour avoir lieu, et elle est déjà assez avancée dans un autre pays : le Canada. Bon, là, je m’appuie sur un article du blog Présage que je vous invite à lire si vous voulez creuser le sujet (lien dans la description). Au Canada, donc, le suicide assisté est entré en vigueur en 2016, et son champ s’est progressivement élargi : d’abord pour les patients souffrant de maladie terminale, puis pour les patients souffrant de maladie chronique ou incurable, et il est à présent question d’élargir cela aux personnes souffrant de maladies psychiatriques et aux toxicomanes. On est passé d’une procédure extraordinaire à une procédure de routine.
En 2021, il y a eu plus de 10 000 suicides assistés au Canada, ce qui représente un décès sur 30, toute cause de décès confondue, y compris les morts de vieillesse. Oui, ça commence à faire beaucoup, là. Et sans surprise, ça concerne principalement des personnes très précaires à qui la société ne donne pas les moyens de vivre dignement. Et l’article a cette phrase glaçante : « De là à considérer que l’aide médicale à mourir est un atout précieux pour faire des économies budgétaires, il n’y a qu’un pas. » Et il montre un tableau exhibant les formidables économies budgétaires permises par cette mesure en terme de réduction des frais de santé, un tableau qui provient d’un document officiel du Canada. Oui, grosse ambiance.
Mais heureusement, nous vivons en France, un pays qui n’est absolument pas dans un processus de destruction progressive des services publics, de suppression des aides pour les plus précaires, de culpabilisation et de mise sous pression accentuée de ces derniers. N’est-ce pas ? Non, ce n’est pas du tout la philosophie du gouvernement Macron, ni d’autres gouvernements de droite ou de gauche molle. Voyons. Bref, vous la voyez, la grosse douille ?
Il y a également l’ONU qui s’inquiétait de cette dérive dès 2021 (source dans la description). Et pour terminer de plomber l’ambiance, ça me fait penser à un concept super sympa que j’ai découvert il y a quelques années : l’exterminisme. Un concept imaginé par le journaliste Peter Frase dans son livre Four Futures, qui décrit quatre scénarios possibles de société à venir, et dont un résumé a été fait par la chaîne YouTube One Dot (lien dans la description).
Et donc, l’exterminisme, c’est le plus sombre des quatre scénarios, celui où les hiérarchies sociales actuelles n’auront pas été remises en question, voire même auront été renforcées, et où il y aura, en parallèle de cela, la fin de l’abondance, comme dit Macron. Donc, une compétition de plus en plus féroce pour des ressources de plus en plus rares, et une proportion croissante de la population plongée dans le chômage et dans la précarité. Une partie de la population que la classe dominante voudra, bon, peut-être pas exterminer directement, en mode full nazi, mais si, par exemple, ces gens-là pouvaient choisir de mourir par eux-mêmes, quitte à ce qu’on les y encourage un petit peu, ben ce serait bien pratique.
On a déjà une esquisse de cela avec le système carcéral américain, où des délits dérisoires peuvent conduire à des peines de prison absurdement longues, surtout pour des personnes noires ou hispaniques. He, bizarrement, des prisons qui sont en fait des camps de travaux forcés déguisés, avec un objectif de rentabilité et de profit. Mais ces gens que la bonne société considère comme un fardeau, là, s’ils pouvaient choisir par eux-mêmes de mourir, est-ce que ce ne serait pas encore plus pratique ? Un choix individuel, libre et éclairé, bien sûr, qui n’a absolument rien à voir avec les conditions matérielles d’existence de ces personnes, des conditions tellement détériorées qu’elles les poussent au désespoir.
Pourquoi s’emmerder avec un système coûteux et compliqué d’être social, alors qu’on peut simplement leur suggérer de mettre fin à leurs jours avec un protocole bien huilé et bien organisé, qui ne fait pas de désordre, contrairement au suicide classique ? Oui, leur suggérer le suicide assisté, avec des petits clins d’œil et des petits coups de coude de plus en plus insistants.
Les inquiétudes par rapport à de telles dérives viennent principalement d’associations de personnes handicapées, qui se sentent vraiment en première ligne en terme de gens à qui on va aimablement suggérer de mourir, avec un grand sourire bienveillant, au lieu de chercher à améliorer leur prise en charge ou l’accessibilité de la société, qui est vraiment pas top actuellement.
Bref, il me semble urgent d’intégrer ces considérations au débat public sur le suicide assisté, au lieu de cadrer ça comme un duel entre des progressistes et des conservateurs religieux. L’erreur ici serait de réduire cela à un choix individuel libre, mais est-ce qu’on peut parler de choix individuel libre pour des personnes qui sont de plus en plus abandonnées et marginalisées par la société ? Est-ce qu’on ne devrait pas déjà faire en sorte que tout le monde ait des conditions de vie suffisamment dignes pour que le choix de mourir soit vraiment un choix libre ?