Le sophisme de l’idéologie
« Vous êtes dans l’idéologie ! » C’est une petite phrase qu’on entend souvent sur les plateaux télé ou sur les réseaux sociaux, et qui a pour but de disqualifier le discours de son interlocuteur. Et visiblement, ça fonctionne, puisque beaucoup de gens semblent convaincus que certains discours sont « dans l’idéologie » – beurk, quelle indignité – alors que d’autres discours savent s’extraire de ce bourbier idéologique en faisant preuve de « bon sens », de « rationalité », ou autre chose.
Alors, je pourrais faire mon premier de la classe et revenir à la vraie définition académique du mot « idéologie », mais ce ne serait pas très pertinent ici, vu que ce qui importe, c’est le sens d’usage des mots, qu’ils ont acquis avec le temps. Ouais, je suis anarchiste du langage. C’est mon idéologie linguistique, tu vas faire quoi ?
Si, par exemple, le sens d’usage du mot « idéologie » aujourd’hui, c’était « jouer du saxophone », et que Monsieur Dupont jouait du saxophone, eh bien on pourrait logiquement dire : « Monsieur Dupont est dans l’idéologie », vu que tout le monde est d’accord sur le sens qu’on donne à cette phrase.
Mais l’embrouille ici, c’est que le mot « idéologie » a au moins deux sens d’usage très différents. Et lorsqu’on accuse quelqu’un d’être « dans l’idéologie », on fait – volontairement ou non – une confusion entre ces deux sens.
Le premier sens d’usage, c’est quelque chose qui a à voir avec le fait d’adhérer à une certaine école de pensée, ou au minimum d’avoir une certaine grille d’analyse du monde et de la société. Et dans ce sens-là, tout le monde – je dis bien tout le monde – a une forme d’idéologie.
« Quoi ? Qu’est-ce qu’il raconte ? Même les scientifiques ? » Oui, même les scientifiques qui font des sciences bien dures. Laissez-moi illustrer ça. Par exemple, en physique quantique – ouais, ça te va, la physique quantique ? C’est assez dur pour toi ? – en physique quantique, il y a au moins deux écoles de pensée qui s’affrontent : la théorie des cordes et la gravité quantique à boucles. Bon, si ça ne vous dit rien du tout, allez voir les vidéos de Science Etonnante sur le sujet (lien dans la description). Et donc, il y a des scientifiques de très haut niveau, travaillant dans les meilleures universités du monde, qui ont fait toute leur carriere soit dans la théorie des cordes, soit dans la gravité quantique à boucles. Est-ce qu’on peut dire que l’un de ces deux groupes de scientifiques est un ramassis d’idéologues biaisés et aveuglés, alors que l’autre est composé de chercheurs respectables qui appliquent rigoureusement la Méthode Scientifique avec un grand S ? Non. Il est tout à fait légitime que ces deux écoles de pensée existent dans le monde de la physique quantique. Peut-être qu’un jour l’une sera totalement discréditée alors que l’autre deviendra hégémonique, mais ce jour n’est pas encore arrivé, et n’arrivera peut-être jamais.
« Bon, ok, là c’est de la physique, mais les maths, par exemple ? Tu vas quand même pas dire ça pour les maths. » Ben si. En mathématiques, il y a également des écoles de pensée. Par exemple, il y a les mathématiques ensemblistes, qui fondent toutes les mathématiques sur un ensemble d’axiomes, et les mathématiques constructivistes, qui – attention, je vais être approximatif – considerent que les objets mathématiques n’existent que si on peut expliquer comment on les a construits, ce qui n’est pas le cas dans les mathématiques ensemblistes. Et similairement, on trouve des gens très intelligents et très respectables qui ont consacré toute leur carriere soit aux mathématiques ensemblistes, soit aux mathématiques constructivistes. Et oui, on peut aussi se consacrer aux deux, j’y viens bientôt. Mais il n’y a rien de « sale » à se consacrer entierement à une seule de ces deux approches.
Autres exemples d’opposition entre des écoles de pensée :
- L’opposition entre les fréquentistes et les bayésiens concernant l’interprétation qu’il faut donner aux probabilités.
- L’opposition entre les économistes néolibéraux, keynésiens ou marxistes.
- L’opposition entre les utilitaristes et les déontologues en philosophie morale.
- L’opposition entre les gens qui analysent le monde principalement en termes d’énergie (comme Jean-Marc Jancovici) et ceux qui l’analysent principalement en termes d’information (comme Michel Serres). C’est le sujet d’une récente vidéo de Science4All, qui critique le réductionnisme énergétique de Jancovici (lien dans la description).
Oui, même votre idole Jancovici, là, avec son gros cerveau turborationnel, il a lui aussi une certaine grille d’analyse du monde qui peut conduire à certains angles morts, et que pas mal de vulgarisateurs du changement climatique commencent à critiquer. Mais est-ce que pour autant c’est « mal » d’avoir une certaine grille d’analyse du monde ? Non, puisque tout le monde en a une. Une grille d’analyse qui est le résultat de multiples influences par diverses écoles de pensée, qu’on en ait conscience ou pas.
Par exemple, les zététiciens, qui sont très prompts à tout analyser en termes de biais cognitifs, ou à privilégier les études quantitatives à d’autres formes de connaissance, ou à faire des métaphores biomédicales à base de cancer ou de virus lorsqu’ils parlent de fake news… ça, c’est une grille d’analyse du monde très caractéristique. Une boîte à outils pleine de jolis marteaux qu’on a très envie d’utiliser pour taper sur des trucs qui ressemblent plus ou moins à des clous. Et juste dire ça, ce n’est pas une critique en soi. Mais on peut critiquer les faiblesses et les angles morts de cette grille d’analyse, comme pour toute autre grille d’analyse.
Et si vous ne vous reconnaissez dans aucune école de pensée, félicitations : vous êtes un petit flocon de neige très, très spécial. Mais vous n’en avez pas moins une certaine grille d’analyse du monde, aussi unique et originale soit-elle. Une grille d’analyse qui pourra être critiquée par des gens qui ont une autre grille d’analyse. Et c’est tout à fait normal. C’est le genre de controverse qui anime la science, la politique et la philosophie depuis la nuit des temps.
Bref, ça, c’est le premier sens d’usage qu’on donne au mot « idéologie » : le fait de s’inscrire dans une certaine école de pensée – politique, économique, scientifique, philosophique – ou au minimum d’avoir une certaine grille d’analyse du monde.
Et le deuxieme sens d’usage qu’on donne au mot « idéologie », c’est être dogmatique. Genre : « Oui, je refuse de changer d’avis devant une montagne de preuves, parce que je suis un idéologue con et borné. » Et c’est ça qui fait que le mot « idéologie » est si souvent utilisé pour disqualifier son interlocuteur, parce que cela sous-entend qu’il serait une personne dogmatique, rigide et bornée, s’accrochant à son idéologie en dépit du bon sens et au mépris de toute rationalité.
Et mon point ici, ce n’est pas de dire que l’un de ces deux sens d’usage serait plus pertinent que l’autre – vu que dans mon idéologie linguistique, c’est l’usage qui fait le sens. Si tout le monde considérait qu’« idéologique » voulait dire « dogmatique, con et borné », eh bien ça voudrait dire « dogmatique, con et borné. » Sauf que ce n’est pas le cas, justement. Et cela permet de jouer sur l’ambiguïté entre ces deux sens.
Prenez une discussion où l’un des deux interlocuteurs finit par lâcher : « Vous êtes dans l’idéologie. » Imaginons qu’à la place il dise : « Vous êtes dogmatique. » Là, c’est une accusation beaucoup plus grave et explicite, qui nécessite d’être un minimum argumentée : en quoi notre interlocuteur est-il dogmatique ? Quelles sont les preuves éclatantes face auxquelles il refuse obstinément de changer d’avis ? Mais si on dit juste qu’il est « dans l’idéologie », ça permet de sous-entendre qu’il serait dogmatique sans vraiment assumer cette accusation.
Et qu’est-ce qui permet de coller une étiquette d’« idéologue » à quelqu’un ? L’autre sens d’usage : le fait de s’inscrire dans une certaine école de pensée ou d’avoir une grille de lecture très caractéristique. Par exemple, dans un débat entre un économiste keynésien et un économiste néolibéral, les deux pourraient s’accuser mutuellement d’être « dans l’idéologie. » Et en un certain sens, ils n’auraient pas tort. Mais seulement en un certain sens.
L’arnaque rhétorique ici – ce que j’appelle le sophisme de l’idéologie – c’est la chose suivante : sous prétexte que quelqu’un est « dans l’idéologie » au premier sens d’usage du terme (école de pensée, grille de lecture), il serait « dans l’idéologie » au second sens d’usage du terme, à savoir : dogmatique, con et borné. Et le pire, c’est que je suis sûr que certains font cette confusion de bonne foi, tant c’est devenu banal d’accuser quelqu’un d’être « dans l’idéologie. » Mais ça n’en reste pas moins extrêmement fallacieux.
Donc, si vous êtes de bonne foi, comment pouvez-vous améliorer cela ?
- Si vous pensez que quelqu’un est dogmatique, utilisez le mot « dogmatique. » Mais attention, c’est une accusation beaucoup plus sérieuse et explicite, donc il va falloir bien la justifier avec des arguments solides.
- Et si vous pensez que quelqu’un s’inscrit dans une école de pensée, vous pouvez le signaler si ça vous chante – genre « ah, vous êtes socialiste », « vous êtes libertarien », « vous êtes écolo » – mais ça n’a rien de disqualifiant en soi. Pas plus que de dire : « Ah, vous avez une cravate bleue avec des rayures grises. »
Ne mélangez pas le fait d’adhérer à une école de pensée et le fait d’être dogmatique : ce sont deux choses completement différentes. D’autant plus que vous avez, vous aussi, une grille de lecture du monde résultant de diverses influences idéologiques. Donc, la paille et la poutre, tout ça.
Et si, inversement, c’est votre interlocuteur qui joue sur l’ambiguïté du sens du mot « idéologie », eh bien soulignez cette ambiguïté, avec un regard lourd, accusateur et plein de jugement. Et éventuellement, envoyez-lui cette vidéo.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire. Mais attention, hein : si votre commentaire est « dans l’idéologie », il sera immédiatement supprimé. Ouais, aucune idéologie sur cette chaîne YouTube. Ici, on n’est pas sur la chaîne idéologique.