L’arnaque rhétorique de la création de valeur

« Créer de la valeur », c’est une expression qu’on entend tout le temps dans le débat public, surtout chez des gens de droite libérale, mais aussi chez des gens de gauche — François Hollande. Une expression qui confère une aura de sérieux économique à la personne qui l’emploie. Sauf que là, on n’est pas dans un cours d’économie, mais dans le débat public, qui est un festival de manipulation rhétorique fallacieuse. Et ma thèse ici, c’est que là, on est sur une arnaque rhétorique de compétition.

Bon alors, comme d’habitude, ce qui importe vraiment ici, c’est ce que les gens comprennent par cette expression, quoi qu’elle veuille dire à la base. Mais regardons quand même rapidement ce qu’elle est censée vouloir dire. D’après Wikipédia — journalisme d’investigation — la création de valeur est le processus par lequel de la valeur est créée. C’est très éclairant.

Du coup, je clique sur le mot « valeur », ce qui m’amène sur l’article « Valeur (économie) ». Et là, ça commence déjà à sentir mauvais. Premier paragraphe : « Il existe plusieurs définitions de la valeur en économie, qui ont des sens — je cite — radicalement différents. » Tiens, tiens, tiens. Est-ce que, à tout hasard, les intellectuels médiatiques ne joueraient pas sur l’ambiguïté entre ces différents sens ? Non, voyons, ils ne feraient jamais cela.

Le premier sens, donc, c’est celui qui est le plus naturel et intuitif. Si j’achète un smoothie à la banane à 5 euros, que je le bois, et qu’ensuite je suis content, eh bien, cet achat de smoothie à la banane a créé de la valeur pour moi. Ouais, incroyable. Autrement dit, je suis plus heureux avec un smoothie à la banane et 5 euros en moins que si j’avais encore mes 5 euros et pas de smoothie.

Et plus loin dans l’article, on peut lire : « Bien que fondamentalement adeptes de la conception subjective, les économistes du courant dominant néoclassique utilisent souvent les mots prix et valeur de façon interchangeable. » Et effectivement, en admettant que chaque achat crée de la valeur pour un individu — ce qui est déjà discutable, mais admettons — eh bien, il est tentant de se dire que cette création de valeur est proportionnelle au prix d’achat, donc que la création de valeur peut être correctement résumée par le coût de la transaction.

Sauf que, petit problème : boire une bouteille de champagne à 1 million d’euros ne procure pas 10 000 fois plus de bonheur que boire une bouteille de champagne à 100 euros. Si c’était le cas, la personne beaucoup trop riche qui boit ce champagne à 1 million d’euros serait plongée dans un état d’extase mystico-orgasmique, ce qui n’est manifestement pas le cas — vu qu’il s’agit de champagne et non de LSD. Non, elle va juste ressentir un truc du genre : « Ce champagne est très raffiné, je suis une personne de haute valeur qui boit du champagne extrêmement cher, j’en fais tomber mon monocle de délectation. » Une satisfaction fugace, médiocre et passagère, qui ne sera renouvelée que par le prochain achat de produit absurdement cher.

Et cette notion de non-linéarité du bonheur est assez fondamentale pour comprendre la douille qu’on nous met avec l’expression « créer de la valeur ». Mais j’y reviendrai plus tard.

Bon, et on pourrait également parler de valeur au sens marxiste, mais ce n’est évidemment pas à ce sens-là que les éditorialistes de droite font référence.

Mais comme dit plus haut, ce qui est important au final, c’est ce que Monsieur et Madame Tout-le-Monde comprennent lorsqu’un éditorialiste parle de création de valeur. En gros, si la valeur représente une augmentation de bonheur ou de satisfaction, et que tout achat crée de la valeur — ouais, parce que sinon on ne ferait pas cet achat, par définition — eh bien, plus il y a de transactions financières, plus il y a de création de valeur. Et vu le volume de transactions financières par rapport à il y a un siècle, on devrait donc logiquement être plongés dans une extase collective permanente. Ce qui n’est manifestement pas le cas.

Bref, n’importe quel truc qui implique une transaction financière crée de la valeur. Et comme la création de valeur, c’est bien, il en découle que plus il y a de transactions financières dans une société donnée, plus cette société est « mieux ». OK.

Maintenant, considérez la séquence d’opérations suivante : fabriquer des bombes, bombarder un hôpital, déblayer les décombres, et reconstruire l’hôpital. Pour fabriquer des bombes, il faut embaucher des gens et les payer — ce qui crée de la valeur. Puis il faut les vendre à un gouvernement en guerre — transaction financière, nouvelle création de valeur. Et enfin, il faut payer des gens pour déblayer les débris et reconstruire l’hôpital — encore de la création de valeur. Waouh, tant de création de valeur, cela me donne le tournis !

Et là, certains vont dire : « Ouais mais Vlanx, là, tu prends des exemples très spécieux. » Ce à quoi je répondrai par la question suivante : est-ce que, pour vous, « créer de la valeur » est synonyme de « améliorer la société » ? Parce que si c’est le cas, autant oublier l’expression « création de valeur » et parler directement d’amélioration de la société. Sauf que fabriquer des bombes pour bombarder un hôpital, déblayer les décombres et le reconstruire, ça semble assez difficile à présenter comme une « amélioration de la société ». Par contre, si on décompose tout cela en petites opérations élémentaires qui impliquent des transactions financières, et que toute transaction financière crée de la valeur, eh bien, de la valeur a été créée.

Mais du coup, ça veut dire qu’il existe des formes de « création de valeur » — avec d’énormes guillemets — qui n’améliorent pas la société, voire qui l’empirent. Ce qui contredit notre définition intuitive de la création de valeur, qui ne peut qu’augmenter le bonheur et la satisfaction des individus. Est-ce que vous commencez à sentir l’embrouille, là ?

Si on bannissait l’expression « créer de la valeur » des médias et qu’on pouvait uniquement parler d’« amélioration de la société », eh bien, il y a plein de trucs que les éditorialistes de droite nous vendent comme de la « création de valeur » et qu’ils ne pourraient clairement pas nous vendre comme une « amélioration de la société ». L’arnaque serait trop grosse, trop évidente. Mais avec l’expression « créer de la valeur », ça passe. Oui, c’est la magie de l’ambiguïté sémantique.

Mais si ce n’est pas encore assez clair, je vais illustrer ça par un exemple de micro-société où de la « création de valeur » supplémentaire mène clairement au malheur du plus grand nombre.

Imaginons une société de petits lutins qui se nourrissent uniquement de légumes — oui, propagande bobo végan, tout ça. Chaque lutin passe environ 5 heures par jour à cultiver des patates, des carottes et des brocolis, puis à la fin de la journée, tout le monde va faire ses courses au marché et se fait une bonne soupe aux légumes avec la composition de son choix. Disons que chaque lutin gagne en moyenne 10 pièces d’or par jour en vendant ses légumes au marché, et dépense en moyenne 10 pièces d’or par jour en achats de légumes divers pour préparer sa soupe quotidienne.

Et sur le temps libre qu’il leur reste, les lutins dansent, chantent, philosophent, peignent des tableaux, font des partouzes géantes, se baladent en forêt… Ouais, tous ces trucs vains et futiles qui ne créent pas de valeur — pas au sens des éditorialistes de droite en tout cas, vu qu’ils ne sont pas associés à une sacro-sainte transaction financière.

Maintenant, imaginons une société alternative avec un lutin supplémentaire, que nous appellerons Elon… euh, non, Jean-Louis. Qui, par la seule force de son mérite et de son travail acharné, a réussi à faire l’acquisition de la totalité des champs de légumes du pays des lutins. Du coup, les autres lutins sont à présent ses employés. Sauf que, vu qu’il n’a pas acquis tous ces champs de légumes pour rien, Jean-Louis décide de se prendre une petite marge de, disons, 50 %. Du coup, les autres lutins ne gagnent plus en moyenne que 5 pièces d’or par jour, alors qu’il leur faut 10 pièces d’or par jour pour pouvoir manger à leur faim.

Notez en passant que la production de légumes reste la même, donc ce n’est pas un problème de quantité de légumes. Mais pas d’inquiétude : ces 5 pièces d’or par jour qui leur manquent pour manger à leur faim, ils peuvent les gagner en vendant leurs services à Jean-Louis. Du coup, en plus de leurs 5 heures de travail par jour dans les champs de légumes, ils vont devoir passer 5 heures supplémentaires par jour à, par exemple, masser les pieds de Jean-Louis, agiter un éventail devant lui pour le rafraîchir, construire la 5e piscine olympique de Jean-Louis, construire des statues en or géantes à l’effigie de Jean-Louis…

Et à la fin de la journée, ils auront gagné 10 pièces d’or et pourront acheter assez de légumes au marché pour manger à leur faim. Sauf qu’à présent, ils ne travaillent plus 5 heures par jour — ce qui était plutôt tranquille — mais 10 heures par jour, dont cinq pour « créer de la valeur » pour Jean-Louis.

OK. Maintenant, analysons ce changement de société sous le prisme de la création de valeur. En ce qui concerne les légumes, on en produit et on en consomme autant qu’avant, donc la création de valeur légumière reste la même. Par contre, en plus de cette création de valeur légumière, il y a une création de valeur jean-louisienne. Ben oui, vu que Jean-Louis achète leurs services de domestique avec son argent — une transaction librement consentie entre deux adultes en pleine possession de leurs moyens, toi-même tu sais.

Dans cette nouvelle société, il y a donc strictement plus de création de valeur que dans la société précédente — voire exactement deux fois plus de valeur, si on considère que la valeur se confond avec le prix des transactions.

Maintenant, si on analyse cette nouvelle société sous le prisme de « est-ce qu’elle est mieux que la société précédente » : ben non. Elle est clairement pire. Avant, les lutins travaillaient seulement 5 heures par jour et avaient plein de temps libre pour vaquer à diverses occupations épanouissantes. Et à présent, ils travaillent 5 heures au champ puis 5 heures dans le manoir de Jean-Louis — 10 heures par jour, donc. Ils sont complètement épuisés à la fin de la journée, ils ont juste assez d’énergie pour aller au marché, préparer leur soupe aux légumes et la boire, puis aller se coucher et recommencer le lendemain. Toute ressemblance avec la société actuelle serait purement fortuite.

Le seul qui bénéficie de cette nouvelle société, c’est Jean-Louis. Sauf que, comme on l’a vu précédemment avec l’exemple du champagne, il n’est pas 10 000 fois plus heureux que les autres lutins, mais juste deux ou trois fois plus heureux à tout casser. Et encore, c’est même pas clair qu’il soit plus heureux que les lutins de la société égalitaire précédente. Ouais, imaginez la seconde partie du film Scarface, mais avec des lutins.

Bref, nous avons donc une nouvelle société où il y a beaucoup plus de « création de valeur » que dans la société précédente — au sens des éditorialistes de droite en tout cas — et qui, pourtant, est clairement moins bien que la société précédente, car la qualité de vie globale s’est clairement dégradée.

Et du coup, lorsqu’on nous vend des trucs avec ce mantra de la « création de valeur », ce serait bien de se demander — mais genre, systématiquement — est-ce que ce truc va améliorer la société ou pas ? Parce que si ce truc n’améliore pas la société, voire qu’il l’empire, eh bien, ça veut dire que l’emploi de l’expression « création de valeur » avait principalement pour but de mettre du rouge à lèvres sur un cochon, comme disait l’auteur de la biographie de Donald Trump dans un moment de regret.

Autrement dit, dans le débat public, cette expression est au mieux inutile et au pire manipulatoire. Si on l’emploie pour parler d’un truc qui améliore la société, cette expression est inutile, vu qu’on pourrait directement parler d’amélioration de la société. Et si on l’emploie pour parler d’un truc qui n’améliore pas la société, voire qui l’empire, eh bien, il s’agit d’une expression manipulatoire.

Et du coup, vous pourriez bannir définitivement cette expression de votre vocabulaire, déjà pour commencer, et surtout dénoncer l’arnaque qu’elle représente lorsqu’on l’utilise pour faire passer des crottes de taureau pour des gâteaux au chocolat — comme c’est le cas très souvent.

Et si, au bout d’un moment, on parle beaucoup moins de « création de valeur » dans le débat public, eh bien, cela contribuera à améliorer la société.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à créer de la valeur dans l’espace commentaire.