Pourquoi on ne peut pas simplement « essayer » le RN ?

Bon, alors, pour ceux qui vivent dans une grotte, il y a des élections législatives imminentes, et le Rassemblement National a une probabilité pas du tout négligeable de se retrouver à gouverner le pays, soit en ayant une majorité absolue, soit à travers une coalition avec les Républicains ou avec les macronistes.

Bon, alors, il y a des gens qui souhaitent ardemment l’accession du RN au pouvoir, et je ne vais sans doute pas les faire changer d’avis ici. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui ne sont pas spécialement excités par la perspective d’un gouvernement RN, voir qui trouverait ça très négatif, mais qui se disent : « Bah, après tout, le RN, s’il faut en passer par là, hein, après tout, on n’a jamais essayé, on verra bien. »

Un exemple frappant de cela, c’est une récente interview de Matthieu Kassovitz, un cinéaste français avec un melon comparable à celui de Didier Raou (lien dans la description). En passant, pourquoi on lui demande son avis sur la politique plutôt qu’à littéralement n’importe qui dans la rue ? Comme si faire du cinéma donnait des compétences en analyse politique, un mystère. Mais là, justement, son avis fait écho à celui de beaucoup de Français.

En gros, il est clairement pas réjoui face à la perspective d’un gouvernement RN, mais il se dit : « Moi, j’ai toujours été un peu dans l’attente de l’arrivée du RN pour voir quelle est la vraie réaction des Français. Peut-être que le RN va faire un meilleur boulot. C’est peut-être une expérience à essayer. On ne saura jamais vraiment qui on est si on n’est pas passé par ce stade-là. »

Ouais, donc, il y a des minorités qui sont légitimement terrorisées par l’arrivée au pouvoir du RN, mais pour Matthieu Kassovitz, c’est un sacrifice nécessaire pour savoir qui nous sommes vraiment, pour satisfaire la délicieuse curiosité intellectuelle de savoir quelle sera la réaction des Français.

Ouais, alors, si vous êtes un bourgeois des VRés dont le seul problème dans la vie, c’est de savoir qui nous sommes vraiment, allez faire une retraite d’ayawaska en Amazonie, ce sera beaucoup moins nocif que d’essayer l’extrême droite. Parce que oui, pour lui, c’est, je cite, « une expérience à essayer », un peu comme un couple vieillissant qui vient de lire « 50 Shades of Grey » et qui veut essayer le BDSM avec des petites menottes en fourrure rose.

Ouais, sous-entendu, on n’a qu’à essayer, et puis au pire, si ça nous plaît pas, bah, on fera autre chose. La vie est faite d’expériences.

Bon, alors, la majorité des Français ne sont pas aussi déconnectés que Matthieu Kassovitz, mais pour peu qu’il se considère comme « entre guillemets normaux », ouais, genre pas trans, pas musulman, tout ça, et bien, ils peuvent se laisser aller à avoir ce genre d’attitude un peu désinvolte face au RN, une attitude qui relève d’un sérieux manque d’empathie envers les minorités qui risquent de prendre cher avec le RN, déjà.

Ouais, parce que sans même parler des mesures que prendra le RN, sa simple élection crée un effet de permission chez des groupes identitaires violents qui veulent casser du ou faire des ratonnades.

Mais ce que je voulais souligner ici, c’est l’aspect « on n’a qu’à essayer, et puis au pire, on verra bien ». Et c’est là qu’on voit les effets de plusieurs années d’efforts médiatiques pour normaliser le RN, pour le faire passer pour un parti comme un autre, et donc en particulier un parti qui, après quelques années au pouvoir, va laisser se tenir des élections tout à fait normales, et s’il les perd, va bien sagement accepter ce résultat et bien sagement rendre les clés du pouvoir comme tous les gouvernements précédents.

Parce que bon, après tout, Marine Le Pen a des chats, et Jordane Bardella fait des vidéos TikTok, hein, qu’est-ce que tu as à répondre à ça ?

Bon, alors, déjà, avant même de parler des prochaines élections, le RN a bien l’intention d’aggraver les conditions qui l’ont banalisé à ce point, notamment en privatisant l’audiovisuel public. Après quoi, on aura plus, à quelques exceptions près, que des médias privés détenus par des milliardaires qui font activement la promotion du RN, comme CNews, ou à défaut, qui sous-entendent que le plus grand péril est le programme de gauche réformiste demi-mol du Front Populaire, comme BFM TV.

Ouais, parce que les milliardaires soucieux de préserver et de développer leur fortune ont très souvent tendance à opérer selon la formule : « Plutôt Hitler que le Front Populaire », surtout lorsque la population commence à grogner un peu trop fort à propos de la pauvreté ou des inégalités.

Donc, même si les prochaines élections sont tout à fait normales, ben, elles seront très largement influencées par cette nouvelle hégémonie médiatique qui diabolise et ridiculise toute idée, ne serait-ce que mollement de gauche, tout en normalisant un cocktail d’idées néolibérales et ethnonationalistes. C’est grosso modo la situation actuelle de la Hongrie de Victor Orban, et ça ne concerne pas que la presse.

Je cite Sami Benzina, professeur de droit à l’université de Poitiers (lien dans la description) :

« Dans les États qui ont vu l’extrême droite accéder au pouvoir en Europe (Hongrie, Pologne, Turquie, Italie, etc.), la nouvelle majorité s’attelle rapidement à saper les fondements de l’État de droit en portant atteinte à l’indépendance de la justice, aux droits des minorités, ou à la liberté de la presse. »

Ouais, là, c’est pas juste qui possède les grands médias, on touche carrément à ce que les journalistes ont le droit de dire.

Mais ça pourrait être encore pire. Bon, alors, certes, ces dernières années, on a vu des gouvernements cousins du RN rendre les clés du pouvoir de manière plus ou moins récalcitrante. On pense notamment aux accusations de fraude électorale de Donald Trump, aux émeutes du Capitole, et à des événements similaires au Brésil. Sauf que là, il s’agit de la France, et pas n’importe laquelle, celle du général de Gaulle.

Ouais, Charles de Gaulle, ce génie visionnaire qui s’est concoté une constitution sur mesure sans trop se soucier de savoir si ce gant de Thanos n’allait pas tomber entre les mains des héritiers de Pétain quelques décennies plus tard, une constitution qui donne beaucoup trop de pouvoir au gouvernement, bien davantage qu’aux États-Unis ou que dans d’autres pays européens, par exemple.

Et ce gant de Thanos franco-français, le RN a bien l’intention de s’en servir, et là, je spécule pas, ils le disent ouvertement. Voici les propos de Pierre Gentillet, candidat RN à cette législative, connu pour sa proximité avec le régime de Poutine (lien dans la description) :

« On peut mettre le droit en dessous le politique au-dessus du juridique. Si demain nous voulons nous affranchir de certains traités, de certaines normes qui nous empoisonnent, et bien, à la condition de mettre au pas, c’est vrai, le Conseil constitutionnel, nous pourrons tout faire. »

Et en passant, dans un autre extrait (lien dans la description), il dénonce comme une « absurdité du droit » le fait de définir la nationalité française de façon non raciale. En gros, ouais, on ne dirait absolument pas un prélude à des restrictions de droit d’une partie de la population, à des suppressions de nationalité, et à une forme de purification ethnique.

Bref, pour les vieux qui connaissent, le même : « One does not simply walk into Mordor. » Donc, on ne peut pas simplement traverser le Mordor. Ben, similairement, on pourrait dire : on ne peut pas simplement essayer un gouvernement d’extrême droite comme on essayerait un vêtement.

Et si la qualification d’extrême droite vous dérange, allez voir la très bonne vidéo de Philoxime sur le sujet en passant, qui met au clair ses définitions (lien dans la description).

Parce que si, par le plus grand des hasards, on s’aperçoit au bout de quelques années que ça ne nous plaît pas, une situation purement imaginaire, et bien, on ne peut pas juste enlever ce vêtement que l’on voulait juste essayer. Il y a un très fort risque que ce vêtement se mette à coller à la peau, et qu’il faille y aller au marteau et au burin pour s’en débarrasser, ce qui peut prendre plusieurs décennies, comme avec l’Espagne de Franco ou le Portugal de Salazar, par exemple, et énormément de souffrance au passage.

Donc, si vous pensez laisser passivement le RN gagner ses législatives, voir carrément voter pour par dégagisme, comme ça, pour essayer, juste pour voir, et bien, vraiment, réfléchissez-y à deux fois. On ne peut pas simplement essayer avec désinvolture un gouvernement qui a pour projet explicite de transformer radicalement le paysage médiatique et de subvertir au maximum le droit et les institutions afin de s’assurer un pouvoir durable.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.