Quand les victimes deviennent les gardiens du système
Bon, alors il y a un pattern social récurrent dont j’aimerais parler. Prenons par exemple une personne qui vient d’un milieu très défavorisé et qui, durant toute son enfance, subit des moqueries et des discriminations en raison de son origine sociale. Mais en travaillant d’arrachepied, elle parvient finalement à accéder à une position sociale très confortable.
Et donc là, on pourrait se dire que cette personne va prendre la défense des milieux défavorisés, va être favorable à davantage de redistribution et de justice sociale, tout ça tout ça. Et oui, c’est parfois le cas. Mais pas toujours. Parmi ces « transfuges de classe » comme on les appelle, il y en a aussi un paquet qui deviennent de véritables apôtres des inégalités sociales, encore plus virulents que ceux qui sont nés dans des milieux favorisés. En gros : « Moi j’y suis arrivé, donc tout le monde peut y arriver. Vous n’avez aucune excuse. » Ouais, l’idée implicite, c’est un peu « j’en ai chié, j’en ai bavé, donc vous allez en baver aussi ».
Un phénomène récurrent
On peut observer un phénomène similaire dans des milieux avec des pratiques de bizutage, où des personnes qui ont subi un bizutage très violent et humiliant se retrouvent quelques années plus tard à pratiquer ce même bizutage sur de nouvelles recrues, avec encore plus de conviction et de brutalité. Ou encore chez des enfants ayant subi du harcèlement scolaire et qui deviennent à leur tour des harceleurs.
Bref : des personnes qui ont subi un système injuste, mais qui ont réussi à gravir la hiérarchie de ce système, deviennent parfois les plus farouches défenseurs de ce système.
Les explications possibles
Bon, alors on peut aisément imaginer des explications à ce phénomène :
- Que ce serait trop douloureux de remettre en question ce système après en avoir tellement bavé pour se conformer à ses règles. Ouais, parce que c’est quand même un gros investissement d’avoir appris à maîtriser toutes les règles du système.
- Ou qu’il serait « injuste » que d’autres échappent à ce bizutage alors que moi je l’ai subi. Ouais, « j’ai passé 15 ans à rembourser mon emprunt étudiant d’université américaine, donc c’est hors de question que ces petits cons d’étudiants puissent étudier gratuitement ».
- On pourrait également rapprocher cela de la croyance en un monde juste (voir la conférence de Hacking Social sur le sujet, lien dans la description). Si on se dit qu’il y a une forme de sens, voire de justice, dans les épreuves que l’on a subies, alors tout cela semblera moins difficile à supporter. Sauf que du coup, on ne remet pas en question le système merdique et injuste que l’on a subi, voire pire, on participe activement à le perpétuer.
« Si moi j’y suis arrivé… »
Bon, alors, déjà penchons-nous sur la fameuse phrase « si moi j’y suis arrivé, alors tout le monde peut y arriver ». Il y a de gros présupposés méritocratiques derrière cela, mais même en les admettant tous, il reste quand même un petit problème.
Même si c’était vrai individuellement, ça ne serait pas pour autant vrai collectivement. Si, par exemple, on parle d’accéder à une position sociale confortable dans une société structurellement inégalitaire, ben même si tout le monde travaille d’arrachepied, seule une minorité d’entre eux pourra accéder à ces positions sociales confortables, vu que ces positions sociales sont en nombre limité par définition. (Ou alors, il faudrait changer de modèle de société, wink wink nudge nudge.) C’est un peu comme dire que « tout le monde peut gagner » à un tirage au sort ou à une course à pied. Oui, si on considère chaque personne individuellement. Sauf qu’à la fin, quoi qu’on fasse, il n’y aura qu’un seul gagnant.
Mais même s’il y avait de la place pour tout le monde, est-ce vraiment indispensable d’en baver autant ? Ne peut-on pas imaginer d’autres modèles de société, largement aussi fonctionnels (si ce n’est davantage), où il n’est pas nécessaire d’en baver à ce point pour atteindre une situation correctement confortable ? Je… je pose la question.
Orienter la rage autrement
Bref, en essayant de rationaliser le bizutage existentiel qu’elles ont subi, de nombreuses personnes deviennent des obstacles au changement au lieu de promouvoir ce changement – un changement vers une société avec moins de bizutage. Et c’est un peu triste, d’autant plus que ces personnes ne sont pas vraiment conscientes qu’elles sont en train de rationaliser les injustices qu’elles ont subies (parce que sinon, ben elles ne le feraient pas, par définition – ou alors un peu moins). D’où l’intérêt de nommer ce phénomène, de le mettre davantage en lumière, pour faire de la prévention contre ce genre de rationalisation.
Et par ailleurs, ce discours de « self-made man », de « winner », qui prône la poursuite acharnée de ses objectifs : est-ce qu’on ne pourrait pas orienter cette rage, cette énergie, non pas vers un objectif de réussite tristement individuelle au sein d’un système injuste, mais vers le changement des règles de ce système, justement ?
Parce que c’est un peu paradoxal de dire qu’il n’y a aucune fatalité individuelle, qu’on peut toujours déjouer le destin et s’élever socialement, tout en acceptant passivement les règles injustes et arbitraires de la société actuelle. Ouais, comme une grosse victime. Genre, on s’imagine devenir multimilliardaire par la seule force de sa grosse volonté, mais par contre, rendre la société un peu moins inégalitaire : « Oh là là, mais vous n’y pensez pas, ma bonne dame ! C’est comme ça, on n’y peut rien. »
Alors que changer la société, c’est quand même beaucoup plus badass qu’une petite réussite individuelle fugace et oubliable. Est-ce qu’on veut être le rat qui court le plus vite du laboratoire, ou bien libérer tous les rats du laboratoire ?
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.