Vous desservez votre cause

Imaginons qu’une personne qui a une grosse audience sur les réseaux sociaux dise un truc un peu limite sur un sujet touchy – genre, je sais pas, les violences sexuelles faites aux femmes, par exemple. Aucun rapport avec l’actualité.

Comme cette personne a une grosse audience, ses propos vont déclencher un certain nombre de réactions, et en particulier des réactions un peu énervées. Typiquement, des réactions de militantes féministes ou de femmes ayant subi des agressions sexuelles – des réactions plus ou moins virulentes et qui ne prennent pas forcément de pincettes, on va dire.

Et là, ce gros influenceur va s’indigner : « Ouais, franchement, moi je soutiens totalement le combat féministe – ouais, même que ma mere est une femme, ok ? Mais toutes ces féministes hystériques qui réagissent de façon virulente, vraiment, vous desservez votre cause. » Et si ce n’est pas lui qui fait cette remarque, un certain nombre de ses fans vont probablement la faire.

Pour prendre un exemple plus connu et plus explicite, il y a l’autrice d’Harry Potter, J.K. Rowling, qui s’est progressivement radicalisée dans sa critique de « l’idéologie trans », pour reprendre ses termes. Bon, aujourd’hui, elle dit des trucs carrément transphobes. Mais si on remonte plusieurs années en arriere, elle a commencé par dire des trucs qui étaient, bon, un peu limites, quoi, mais qui ne suintaient pas non plus la haine déshumanisante – contrairement à ses propos actuels. Et je vois régulierement des gens qui expliquent cette dérive ainsi : « C’est à cause des militants trans trop acharnés et trop virulents qui lui ont envoyé des messages agressifs sur Twitter au lieu de faire de la pédagogie. C’est à cause de ça qu’elle s’est radicalisée. »

D’où cette question du bac de philo : est-ce que ces militants un peu véneres desservent leur cause ?

Il y a quelques années, j’aurais dit oui : ils desservent leur cause, ils devraient changer d’attitude. Mais mon avis sur la question a pas mal évolué.

Bon, il existe des situations où il peut être stratégiquement pertinent d’avoir une approche virulente et offensive. Mais ce n’est pas vraiment de ça dont on va parler ici. Parce que dans ce genre de situation, la majorité des gens qui ont des réactions énervées, c’est juste parce qu’ils sont sincerement énervés, tout simplement. Et pas parce qu’ils sont dans une stratégie de jeu d’échecs en cinq dimensions de Sun Tzu. Le but ici, c’est surtout d’exprimer sa colere ou son agacement, et pas tellement de faire changer d’avis la personne.

Et du coup, est-ce qu’il serait pertinent d’aller leur dire : « Voyons, mesdames, contrôlez vos émotions, ce n’est pas ainsi que vous ferez changer d’avis cet influenceur banalement sexiste, vous desservez votre cause, il vous faut faire preuve de retenue et de pédagogie » ?

Bon, déjà, ce serait un petit peu gênant de dire ça, vu qu’il est tout à fait légitime de s’énerver lorsqu’on subit des comportements sexistes de maniere répétée. Et ce serait d’autant plus gênant de la part de quelqu’un qui ne subit pas le sexisme au quotidien.

Mais de toute façon, se lancer dans cette direction, c’est vraiment comme essayer de vider l’océan à la petite cuillere. Parce que là, pour préserver le petit coeur fragile de notre gros influenceur, il faudrait convaincre l’intégralité des personnes présentes sur les réseaux sociaux de ne surtout pas avoir un mot plus haut que l’autre avec lui. Et tant qu’il y aura du sexisme, de l’homophobie, de la pauvreté ou des trucs du genre, il y aura toujours un stock infini de personnes tout à fait légitimes à s’énerver lorsque quelqu’un raconte de la merde sur les sujets qui les concernent. Même si on parvenait à diviser par 4 le nombre de commentaires virulents que reçoit notre gros influenceur, il aurait toujours le sentiment d’être noyé sous un flot de haine et de méchanceté injustifiée.

Autrement dit, il faudrait déployer énormément d’énergie à faire un truc qui est au fond assez indécent – ouais, le discours « contrôlez vos émotions, mesdames » – pour qu’au final notre influenceur se sente tout aussi injustement harcelé qu’auparavant.

D’autant plus que lorsqu’il se plaint qu’on manque de pédagogie avec lui, c’est souvent faux. Parce que oui, lorsqu’on a une grosse audience et qu’on dit un truc qui fâche, on peut recevoir énormément de commentaires négatifs. Mais le point positif de cette notoriété, c’est qu’il y aura également un certain nombre de personnes prêtes à prendre le temps de reformuler ces critiques de maniere nuancée et pédagogique – tout ça, tout ça. Suffisamment, en tout cas, pour qu’il ne puisse pas honnêtement prétendre que ces personnes pédagogues n’existent pas.

Si on reprend l’exemple de J.K. Rowling, lorsqu’elle a commencé à dire des trucs un peu embarrassants, il y a plein de personnes qui ont pris le temps de lui expliquer pourquoi c’était problématique. Et elle peut tout à fait être en désaccord avec leurs arguments – c’est pas la question. Mais à l’écouter, ces personnes pédagogues n’existent pas : elle ne reçoit qu’un flot de haine aveugle et injustifié.

Du coup, c’est quoi le but, là ? Essayer de comprendre la nature de la critique, quitte à ne pas être d’accord ? Ou se poser en victime face à une foule virtuelle avec des piques et des torches ? Autrement dit : pouvoir prétendre que la critique qu’on nous fait est invalide parce qu’elle ne serait portée que par des commentaires agressifs et lapidaires, et rien d’autre.

Bon, une critique agressive peut tout à fait être pertinente, mais sans même aller sur ce sujet, la plupart du temps, prétendre qu’il n’y a que des critiques agressives, c’est tout simplement faux. Dans une polémique où je jouais le rôle du pédagogue bénévole, on m’a même fait comprendre que : « Oui, toi, Vlanx, tu es gentil et pédagogue, mais hélas, je ne peux pas entendre cette critique parce que d’autres personnes me font la même critique de maniere méchante. » Autrement dit, il faudrait d’abord que j’aille convaincre toutes les personnes qui réagissent avec énervement de bien vouloir se calmer – et là, on parle de centaines de personnes, voir davantage – quand bien même je considérerais leur énervement comme légitime vu leur situation personnelle, et donc cet appel au calme comme légerement indécent. Et une fois que toutes ces personnes se seront calmées et ne tiendront plus un mot plus haut que l’autre, là, à ce moment, peut-être, éventuellement, Monsieur le gros influenceur daignera prêter attention au fond de la critique.

Et à ce stade-là, il convient peut-être de dire « fuck » et de réaliser que le probleme, ce n’est pas qu’il existe des réactions virulentes – ce qui est quasiment inévitable dans un grand nombre de situations – mais plutôt que cette personne n’a pas vraiment envie de se remettre en question au fond.

Parce que toutes les personnes à grosse audience qui ont changé d’avis sur certains sujets – oui, oui, ça existe – vous pensez qu’elles n’ont reçu aucun commentaire négatif de la part de gens légitimement énervés ? Et pourtant, ça ne les a pas empêchées, au minimum, d’échanger avec les personnes qui avaient le temps et l’énergie de reformuler la même critique de maniere plus pédagogique.

Bref, jadis, j’avais plutôt tendance à dire : « Enfin, braves gens, modérez vos propos, vous desservez votre cause. » Mais vu tous les éléments que j’ai mentionnés ici, à présent, j’aurais plutôt tendance à dire à la personne à grosse audience qu’on critique : « Cette fois, si tu utilises le fait qu’une critique est formulée de maniere énervée pour ne pas tenir compte de cette critique, quand bien même d’autres personnes prennent le temps de reformuler cette même critique de façon plus pédagogique, c’est peut-être que tu as juste pas envie de considérer le fond de la critique. »

Et c’est son droit, apres tout. Mais juste, faut pas venir prétendre que c’est à cause de militants énervés qui « desservent leur cause. » Parce que si on était vraiment chagriné par ce desservage de cause, cela voudrait dire que l’on se soucie sincerement de la cause en question. Et si on se souciait sincerement de cette cause, on écouterait au minimum les critiques pédagogiques, au lieu de se contenter de se plaindre qu’on nous fait des remarques un peu seches et cassantes sur les réseaux sociaux.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire. Mais attention : uniquement des commentaires tres gentils et qui font bien attention à ne pas heurter mes sentiments. Sinon, vous desservez votre cause. Voilà.