Ruminer au mauvais moment

Imaginez la situation suivante. Après avoir vu le film d’Inox Tag, vous décidez de faire une journée de randonnée en montagne afin de toucher de l’herbe et de vous reconnecter avec la nature. Le temps est magnifique, le soleil brille, les oiseaux chantent. Vous avez envie de chanter la vie, de danser la vie, voire même de twerker la vie.

Arrivé au point culminant de votre escapade, après quatre heures de marche, vous êtes saisi d’émoi face à la beauté de ce paysage majestueux, et vous sortez votre smartphone afin de le prendre en photo. Et là, vous réalisez qu’il y a un message que vous aviez reçu environ cinq minutes après être parti de chez vous, et dont vous n’aviez pas entendu la notification. Un message de votre voisin qui vous informe qu’il y a eu une grosse explosion de gaz dans votre immeuble.

Bon, rassurez-vous, personne n’est blessé, mais il y a de sérieux dégâts dans votre appartement, et les réparations risquent de demander beaucoup de temps, beaucoup de paperasse administrative, et beaucoup d’argent.

Sauf que là, vous êtes au milieu de nulle part, et il n’y a rien que vous pouvez faire avant d’être rentré chez vous, ce qui nécessitera à nouveau quatre heures de marche. Et dès cet instant, tout change. Vous n’avez plus envie de danser la vie et de chanter la vie. Vous avez plutôt envie de faire un gros doigt d’honneur à la vie. Le soleil devient pénible et éblouissant, les oiseaux vous cassent les oreilles avec leurs cui-cui.

Non mais vraiment, vous n’aviez déjà pas assez de problèmes comme ça, il va falloir gérer ça en plus ? En plus, vous avez une semaine ultra chargée au boulot dès le lendemain, et vous devez héberger une connaissance pour quelques jours. Et est-ce que l’assurance couvre ça, au fait ? Quelle assurance vous avez prise, déjà ? Mais ils ne répondent jamais au téléphone, donc il va peut-être falloir aller à l’autre bout de la ville et attendre trois heures dans leur salle d’attente pleine de magazines Challenges, comme si vous n’aviez que ça à faire…

Bref. Votre état d’esprit sur le chemin du retour n’est pas du tout le même que pendant l’aller. Pourtant, comme on l’a dit, pendant le chemin du retour, il n’y a rien de constructif que vous pouvez faire pour avancer dans la résolution de ce problème. Ça, vous pourrez le faire uniquement lorsque vous serez rentré chez vous, que vous aurez les fesses posées sur une chaise, devant un bureau, avec un ordinateur connecté à Internet, de quoi prendre des notes, et l’accès à vos dossiers de paperasse administrative.

Mais en attendant, tout ce que vous pouvez faire, c’est ressasser en boucle des pensées négatives et imaginer des scénarios catastrophes, ce qui n’est pas très agréable en plus d’être complètement inutile. Alors que si vous n’aviez pas vu ce message au milieu de votre randonnée, et que vous l’aviez vu, disons, seulement cinq minutes avant la fin de votre excursion, eh bien vous auriez pu passer quatre heures supplémentaires d’extase bucolique, à courir nu dans les champs de fleurs. Métaphoriquement.

Bon alors, là vous allez dire : « Ah, moi j’aurais écouté les sages conseils philosophiques d’Inox Tag et j’aurais laissé mon smartphone chez moi. » Et oui, certes, mais cet aspect fait partie de mon expérience de pensée, donc faites pas chier, OK ?

En revanche, à partir du moment où on a vu ce message annonciateur de mauvaise augure, pourquoi est-ce qu’on ne peut pas juste décider de faire comme si on ne l’avait pas vu pendant les quatre prochaines heures, et continuer à apprécier la nature avec insouciance ? Vous serez sans doute d’accord pour dire que ce serait la meilleure chose à faire, mais c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire, justement.

En gros, dès qu’un problème est porté à notre attention, on se retrouve assailli de pensées compulsives qui visent à résoudre ce problème — ce qui est une bonne chose dans l’absolu. Sauf qu’il y a plein de contextes qui ne sont pas du tout propices à ce genre de brainstorming.

De façon très ironique, juste après avoir écrit cette partie du script, je suis sorti de chez moi pour faire une course. Mais juste avant de sortir, j’ai consulté ma boîte mail, et il y avait un mail annonciateur d’un nouveau problème que je vais devoir résoudre. Rien d’insurmontable, hein, mais assez pour que je me retrouve assailli de pensées compulsives en me préparant à sortir de chez moi. « Hmm, voyons, qu’est-ce que je pourrais répondre à ça ? Ou alors il vaut mieux attendre que l’autre destinataire du mail réagisse ? Et si j’annulais tel truc pour faire tel autre truc à la place ? »

Et c’est seulement après avoir marché plus de 200 mètres hors de chez moi que je réalise : « Mais bordel, je suis exactement en train de faire ce que je viens de décrire dans ce script inachevé ! » Et je m’étais mis à le faire sans même en avoir conscience.

Du coup, pour ne pas mourir de déshonneur face à cette situation, je me suis dit : OK, petit exercice — ne pas essayer de résoudre mentalement ce problème tant que je ne suis pas rentré chez moi, d’ici 20 ou 30 minutes, parce que pour résoudre efficacement ce problème, j’ai besoin d’avoir le cul posé sur une chaise devant un ordinateur, tout ça tout ça.

Du coup, j’ai mis de la musique joyeuse et énergisante sur mon smartphone, et j’ai marché dans la rue en me concentrant sur le paysage, sur les motifs des nuages dans le ciel, et sur les arbres. Ouais, tous ces arbres, avec des… des branches et des… des feuilles, là. C’est vraiment incroyable quand on y pense.

Du coup, j’ai un peu perdu la notion du temps, et en rentrant chez moi j’étais d’assez bonne humeur. Et je me suis soudain rappelé de ce petit problème à résoudre, et donc j’ai posé mon cul sur une chaise et je l’ai résolu en moins de 10 minutes. Voilà. Alors que j’aurais très bien pu laisser ce problème me démanger mentalement pendant ma petite balade, qui aurait alors eu un goût fade et amer de repas d’hôpital.

Bref, tout ça pour dire que réaliser cela n’immunise pas du tout contre cette pulsion de planification mentale au mauvais moment, mais en avoir conscience peut parfois aider à défaire cette mauvaise habitude. Cette mauvaise habitude qui nous empêche de courir nu dans les champs de fleurs avec insouciance. Métaphoriquement. A moins que.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire. Mais si vous voulez écrire un commentaire de cinq paragraphes et que vous devez prendre une douche avant cela, pas la peine d’y penser sous la douche. Vous rédigerez votre commentaire lorsque vous serez propre et rafraîchi, et que vous aurez bien chanté sous la douche.