Réflexions sur la mort et l’immortalité expérientielle
Vous arrive-t-il de songer à la mort ? Ouais, alors c’est pas pour faire une capsule à thème Halloween, mais il se trouve que très prochainement je vais avoir une intervention chirurgicale, certes relativement peu risquée, mais qui nécessite quand même une anesthésie générale – ce qui est l’état humain le plus proche de la mort juste avant la mort. Donc, avant de passer de l’autre côté du miroir, plutôt que de vous faire une énième capsule de woke moralisateur bien-pensant à cheveux bleus, je vais aborder un sujet davantage existentiel. Mais les capsules de woke moralisateur continueront juste après. À moins que… non, je rigole. À moins que…
La mort vue par un matérialiste
Alors, je ne vais pas vous dire qu’il faut accepter la mort parce que la mort fait partie de la vie, tel un pseudo-philosophe de plateau télé. En passant, sur le principe, je suis toujours favorable à des recherches visant à ralentir voire inverser le vieillissement, pour vivre plus longtemps en bonne santé, tout ça tout ça. Mais vu comment les choses se profilent, il y a une probabilité non négligeable pour que nous n’échappions pas à la perspective de la mort.
Alors, déjà, petite historique de ma conception de la mort. Lorsque j’étais petit, je croyais au paradis et à l’enfer, tel un bon Français chrétien. Puis un jour, mes parents m’ont parlé d’un membre éloigné de la famille – appelons-le René. Et donc, selon René, il n’y avait rien après la mort. Et là, je me suis dit : « Mais du coup, ça veut dire que quand René va mourir, il va se retrouver coincé pour l’éternité dans un vide spatial entièrement noir ? Mais c’est horrible ! »
Sauf que non. Rassurez-vous : le cerveau de René va pourrir et se décomposer, et ne pourra donc plus générer aucune forme de conscience. Il ne se retrouvera donc pas coincé dans le vide spatial éternel. Selon cette vision des choses bassement matérialiste en tout cas – vision matérialiste sur laquelle je vais me baser à partir de maintenant.
Comment appréhender la disparition
Donc, comment appréhender la perspective de notre disparition totale ? Aussi totale qu’avant qu’on soit né. Il y a deux réactions extrêmes : la première, c’est de se rouler par terre de terreur face à cette perspective. Et la seconde, c’est de l’accepter intégralement, tel un bac+8 en méditation transcendantale.
Bon, et moi je suis quelque part entre les deux. L’extinction totale et définitive de ma conscience ? OK… c’est pas la fin du monde – je veux dire, littéralement, c’est pas la fin du monde. Mais quand même, ça fait un petit peu chier, hein. Voilà. Comme un paquet de chips vide.
Et donc, du coup, à défaut d’aller méditer 30 ans sous une cascade, comment pourrait-on prendre cela avec davantage de philosophie, et sans faire des phrases creuses à base d’appel à la nature du genre « la mort fait partie de la vie » ?
L’expérience de pensée du clonage
Bon là, je vais prendre une direction qui ne plaira pas à tout le monde, celle des expériences de pensée de nerd fans de science-fiction – du genre téléportation et clonage quantique – mais on va vite revenir sur terre après ça.
Donc, si on admet – hypothèse raisonnable – qu’il y a une forme de coupure de conscience lorsqu’on dort, eh bien chaque matin, il y a quelqu’un qui se réveille dans mon lit puis qui se souvient être moi. Si des lutins quantiques s’étaient amusés à remplacer chaque atome de mon corps pendant que je dormais, est-ce que ça changerait grand-chose ? Si on est matérialiste, tout ce qu’on peut dire, c’est que chaque matin, dans le même lit, il y a une structure organique qui se réveille et qui se met à générer un processus de pensée – un processus de pensée qui semble avoir une sorte de continuité de journée en journée.
Oui, bon, alors c’est bien joli tout ça, mais en pratique on ne peut pas se cloner à l’atome près. Donc où est-ce qu’on va avec ça ? Eh bien, supposons que les lutins quantiques fassent une minuscule erreur en remplaçant mes atomes pendant que je dors. Les puristes seront tentés de dire : « Ah ben voilà, ils ont mal remplacé un atome de mon corps, du coup je ne suis plus moi, je suis devenu quelqu’un d’autre. » Sauf que ce serait un peu ridicule de considérer que notre identité se joue à un atome près, si on se souvient par exemple qu’à chaque seconde qui passe, un neurone de notre cerveau meurt sans prévenir, en moyenne. Ouais, comme là, maintenant, pendant que vous m’écoutez. Clac. Voilà, un neurone grillé. Mais vous ne savez pas lequel. Clac. Ah, encore un autre. Je dis pas ça pour vous stresser, hein. Clac.
L’immortalité expérientielle
Bref, peut-être qu’il faudrait adopter une vision davantage souple et fluide de notre identité, qui ne se joue pas à un atome ou un neurone près – tout comme une grosse organisation ne cesse pas d’exister si elle vire un membre puis en recrute un autre.
Mais si on va par là, jusqu’à quel niveau de souplesse peut-on aller ? Par exemple, supposons que vous aimez manger du chocolat. Lorsque vous serez mort, vous ne pourrez plus faire cette délicieuse expérience gustative. Mais si le monde n’est pas détruit entre-temps, il restera des millions de gens capables de faire une expérience gustative très similaire. En fait, le monde est tellement vaste qu’on trouvera forcément quelques dizaines de personnes avec un profil et un vécu très similaire au vôtre, qui croqueront dans une tablette de chocolat avec un état d’esprit très proche, et auront donc une expérience très similaire.
Si la dégustation d’une tablette de chocolat est une tranche de votre vie, eh bien après votre mort, cette expérience gustative sera répétée encore et encore par plein d’autres personnes, de manière extrêmement similaire. Et du coup, le « moi » qui déguste cette tablette de chocolat pendant quelques secondes, hors du temps, eh bien de ce point de vue, ce moi est immortel.
Quoi ? C’est ça le twist de cette capsule ? Mais c’est de la merde !
Oui, alors, tu as un sérum d’immortalité prêt à être injecté dans ta poche peut-être ? Non ? Alors ta gueule.
Généralisation
Je reprends. Cette expérience de pensée du chocolat peut être appliquée à plein d’autres expériences de vie, y compris des expériences plus complexes. Par exemple, ce moment d’extase cinématographique intense que vous avez ressenti en regardant un certain film : parmi les millions d’autres personnes qui ont vu ce film, il y en aura forcément qui auront ressenti quelque chose de très similaire.
D’ailleurs, lorsque vous faites découvrir votre jeu vidéo préféré à une connaissance, n’avez-vous pas l’impression de le redécouvrir à nouveau ? Comme si la découverte de ce jeu par cette personne était une répétition du moment où vous l’avez découvert. Et vous pourrez redécouvrir ce jeu à l’infini en kidnappant plein de gens et en les forçant à y jouer, par exemple.
Bref, si l’humanité ne s’autodétruit pas dans un futur proche – oui, je sais, grosse hypothèse –, la plupart des expériences agréables, intéressantes et enrichissantes qui composent votre vie seront répétées encore et encore par des milliers de personnes à travers le monde, avec certes de petites variations, mais l’essentiel de l’expérience y est. Et ces petites variations n’ajoutent-elles pas du sel, d’ailleurs ?
Les hobbies de niche
Les gens qui ont des hobbies un peu niche et atypiques – genre, je sais pas, l’alpinisme en cosplay furry –, eh bien très souvent ils vont s’impliquer dans des associations qui essayent de transmettre ce hobby à de nouvelles personnes, comme si faire cela était une manière d’immortaliser ce glorieux hobby. Ce qui, en passant, est beaucoup moins problématique que d’essayer de façonner ses propres enfants à son image en les traînant de force sur le Mont-Blanc avec un costume de renard bleu, alors qu’il y a plein de gens dans le monde qui pourraient développer un intérêt pour cette pratique raffinée si on se contente de stimuler leur intérêt, dans le plus total respect de leur consentement.
Et si j’ai pris cet exemple de hobby de niche, c’est pour anticiper la remarque suivante : « OK, ton truc d’immortalité expérientielle là, ça fonctionne pour des expériences banales et très répandues genre manger du chocolat ou regarder le dernier épisode de telle série, mais quid des expériences qui font de moi un petit flocon de neige unique et très très spécial ? »
Eh ben déjà, on n’est plus vraiment la même personne à 10 ans d’écart, donc cette unicité est un peu illusoire. Et ensuite, s’il s’agit d’une expérience qu’on juge vraiment digne d’être immortalisée, cela vaut la peine de travailler dur pour la transmettre justement. Parce que bon, l’expérience d’être coincé aux toilettes à cause d’une énorme gastro, par exemple, on peut la laisser mourir avec nous sans trop de regret.
La grande soupe cosmique
Alors, pour ne pas me faire attraper par les trois transhumanistes au fond de la salle, je précise : non, cela ne veut pas dire qu’il faudrait renoncer à chercher un sérum d’immortalité sous prétexte qu’on a sécurisé la pratique de l’alpinisme furry pour au moins 10 générations. Ce sont deux choses complètement orthogonales. Mais genre, vraiment.
Mais justement, si on se met dans l’état d’esprit de certains artistes et intellectuels des années 60-70, fascinés par des concepts tels que le transhumanisme, le psychédélisme, la noosphère ou d’autres concepts du genre, c’est assez plaisant de voir les choses de la façon suivante : vous êtes un patchwork constitué d’une multitude d’expériences, et ces expériences seront vécues encore et encore par des milliers d’autres personnes, avec des petites variations qui les pimentent sans pour autant remettre en cause leur essence. Des expériences qui se recomposeront pour constituer d’autres patchworks qui sont vos congénères humains. Et tant que l’humanité continuera, cette grande soupe cosmique d’expériences continuera également. Et à travers elle, vous serez immortel, d’une certaine manière.
Mais bon, c’est mieux que rien, non ? Ouais, bon, vous faites chier, vous êtes jamais contents en fait.
Bref, en résumé, pour être immortel, il faut faire de l’alpinisme en cosplay furry.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? Est-ce que ces modestes réflexions vous ont aidé à appréhender la perspective de la mort de manière un peu plus fluide, sereine et détachée, tel un surfeur chevronnée face à une vague géante ? N’hésitez pas à immortaliser votre avis en commentaire. Après tout, votre avis n’est pas si unique que ça. Ouais, plein d’autres personnes feront l’expérience d’avoir des avis similaires après votre mort.