La décriminalisation des drogues au Portugal

On a pas mal entendu parler de drogue dans l’actualité récente, avec Bruno Retailleau qui a décidé d’être encore plus répressif que Gérald Darmanin, ou avec la polémique sur le député Abad et les débats médiatiques sur le sujet. C’est un peu : « Est-ce qu’il faut augmenter la répression un peu ou beaucoup ? », avec seulement quelques timides voix qui proposent des pistes alternatives pour être aussitôt caricaturées et ridiculisées par les médias de milliardaires. Et tout cela n’est pas très scientifique.

Oui, parce que lorsqu’on fait de la science, la première étape, c’est de regarder les travaux existants sur le sujet, histoire de ne pas réinventer sans cesse la roue. Et en matière de mesure politique, l’équivalent de cela, ce serait par exemple de regarder ce qui se fait dans d’autres pays. Il se trouve que sur la question des drogues, il y a plein de pays qui s’en sortent globalement beaucoup mieux que la France en termes de résultats concrets. On pourrait en citer plusieurs, mais l’exemple le plus intéressant, c’est sans doute celui du Portugal.

Avant d’aller plus loin, le but n’est absolument pas de dire que la politique de drogue du Portugal est parfaite et impossible à améliorer. Mais je pense qu’on peut raisonnablement dire que le Portugal s’en sort largement mieux que la France sur cette question, globalement.

Donc, c’est quoi les grandes lignes ? Eh bien, en 2001, le Portugal a décriminalisé toutes les drogues. Oui, toutes. Même la cocaïne et l’héroïne. Alors, déjà, pourquoi ? Contexte : dans les années 90, le Portugal avait de gros problèmes de drogue, avec près de 1 % de la population addicte à l’héroïne – une addiction qui touchait toutes les classes sociales – et le plus haut taux de sida de l’Union européenne, à cause du partage de seringues contaminées. L’approche punitive classique ne fonctionnait pas, tout simplement. Ça coûtait juste un pognon de dingue en ressources policières et les prisons étaient surchargées. D’où cette décision audacieuse de faire un virage à 180° : plutôt que d’utiliser toutes ces ressources en répression qui ne fonctionne pas, pourquoi ne pas plutôt les utiliser en prévention, traitement et réduction des risques ?

Ah, c’est bien des idées de bisounours, ça !

Sauf que cette approche de bisounours a considérablement amélioré la situation.

Il faut préciser ce qu’on entend par « décriminalisation ». Ça ne veut pas dire qu’on peut acheter de l’héroïne au supermarché. Ça veut juste dire que posséder sur soi une quantité de drogue inférieure à un certain seuil ne menera pas à une arrestation, un casier judiciaire ou de la prison. Mais ça peut conduire à, par exemple, une amende, des travaux d’intérêt général, ou un entretien avec un conseiller. Si c’est la première fois et que le conseiller estime qu’il s’agit d’un usage non problématique, alors ça en reste là – ce qui est le cas dans la grande majorité des situations. Bien sûr, les partisans de la légalisation trouveront ça insuffisant, mais bon, là on parle d’un exemple de politique existante.

Et du coup, qu’est-ce que ça a changé ? Eh bien, cette politique a très largement amélioré la situation sur au moins trois aspects :

  1. Réduction massive de la mortalité liée aux drogues. En 2019, pour les 15-64 ans, il y avait 6 morts par million d’habitants, soit quatre fois moins que la moyenne européenne. Et juste avant ce changement de politique, le Portugal représentait à lui seul 50 % des contaminations au sida liées à l’usage de drogue dans l’Union européenne. En 2019, c’était moins de 2 %.

  2. Un usage de drogue en dessous de la moyenne européenne, et en particulier l’un des plus faibles d’Europe pour les 15-34 ans. Alors là, c’est un aspect important, parce que des gens comme Bruno Retailleau, Gérald Darmanin, ou votre oncle Hubert, sont intimement convaincus au fond de leur petit coeur qu’une décriminalisation ferait exploser l’usage de drogue. Enfin, c’est évident, quoi. C’est du bon sens. Eh ben non, c’est même plutôt l’inverse. Peut-être parce qu’il est bien plus efficace d’utiliser l’argent public pour faire de la prévention que de la répression.

  3. Et en parlant d’argent public, justement : moins de 10 ans après la décriminalisation, le coût social total de la drogue a diminué de 18 %, en prenant en compte les frais de santé et de justice.

Mon but ici, c’est pas de dire qu’il suffirait de copier le Portugal pour résoudre tous les problèmes. Mais face à un succes aussi notable, lorsqu’on débat de la bonne politique à avoir sur les drogues dans les médias français, on devrait au moins mentionner des exemples comme celui du Portugal ou d’autres pays similaires. Ça devrait occuper une part non négligeable du temps de débat médiatique sur les drogues, au lieu de restreindre le débat à « est-ce qu’il faut réprimer fort ou très très fort », en faisant passer les quelques voix discordantes pour des bisounours hippies. Alors que les chiffres et les résultats concrets semblent aller dans leur sens, en l’occurrence. Ouais, c’est pas mal aussi, les données et les retours d’expérience, plutôt que des appels au « bon sens » qui masquent une ignorance béate et contente d’elle-même.

Bref, est-ce que le débat public sur les drogues en France ne gagnerait pas à être un peu moins nul à chier ? Je pose la question.

Et pour donner une petite piste de réflexion sur pourquoi les gouvernements se complaisent dans des politiques répressives néfastes, je vous laisse sur cette citation très intéressante de John Ehrlichman, conseiller du président américain Richard Nixon (source dans la description) :

Nous savions que nous ne pouvions pas interdire d’être contre la guerre du Vietnam ou d’être noir. Mais nous pouvions associer les hippies avec le cannabis et les noirs avec l’héroïne. Et en criminalisant lourdement les deux, nous pouvions arrêter leurs leaders, faire des raids chez eux, interrompre leurs réunions, et les diaboliser jour après jour au journal télé. Savions-nous que nous mentions à propos des drogues ? Bien sûr que nous le savions.

Bon, ok, j’ai ajouté le rire à la fin.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.