Le mouvement des tournesols à Taïwan

En 2014 à Taïwan, il y a eu une sorte de Mai 68 qui a eu une influence importante sur la direction qu’a pris le pays par la suite. En gros, sans ce sursaut civique, Taïwan serait probablement en train de se faire tristement absorber par la Chine continentale, comme Hong Kong. À la place, Taïwan est aujourd’hui une des démocraties les plus dynamiques au monde, qui aurait même des leçons de démocratie à donner à de nombreux pays occidentaux.

Ce mouvement, c’est le mouvement des tournesols, dont on a très peu parlé en France. Donc, du coup, je vais expliquer ce que c’était, déjà, puis ensuite, on va se demander pourquoi ce mouvement a été un succès, et comme ça, vous pourrez ajouter ce petit retour d’expérience à votre répertoire politique. Voila, voila.

Donc, en 2014, il y avait des discussions sur un accord économique entre la Chine et Taïwan, le CSS ta. Et des gens n’étaient pas contents à propos de cet accord, pour au moins trois raisons. Déjà, parce qu’il pourrait causer du tort aux petites entreprises au profit des grosses, faire une pression à la baisse sur les salaires. Oui, les reproches classiques qui sont faits à ce genre d’accord économique. Quoi, mais aussi, plus spécifiquement, parce que ça donnerait un gros levier de pression économique à la Chine sur Taïwan, et donc une perte d’autonomie politique importante pour Taïwan. Et, sur le gâteau, il y avait un énorme manque de transparence quant aux discussions autour de cet accord, qui a finalement été approuvé à laavavite avec une sorte de 493 locales, sans être discuté clause par clause, comme promis. Oui, c’est pas très, très la démocratie, tout ça.

Et donc, le lendemain, des manifestants, principalement des étudiants, envahissent le Parlement et vont l’occuper pendant plus de 3 semaines. Oui, ils ont fait une Zade dans le Parlement. Et en parallèle de ça, il y a eu de grosses manifestations dans la rue. De nombreux manifestants arboraient des tournesols, la fleur qui se tourne vers le soleil, pour symboliser le désir de transparence démocratique. Et au terme de tout ça, le gouvernement a fini par abandonner l’accord économique avec la Chine et donner des garanties de transparence sur les futures négociations de ce genre.

Et pendant ces 3 semaines, les citoyens de Taïwan ont beaucoup discuté, échangé des idées, brainstormé démocratiquement. Cela a poussé énormément de jeunes à s’engager en politique, et ce mouvement a joué un rôle important dans la victoire du Parti démocrate progressiste aux élections 2 ans plus tard. Globalement, cela a sorti beaucoup de citoyens de leur comma politique et les a poussés à se mobiliser pour défendre des valeurs comme la transparence politique, l’idée que les dirigeants doivent rendre des comptes, l’indépendance de Taïwan par rapport à la Chine, l’engagement civique, la justice sociale, et la résistance à l’autoritarisme.

Bon, alors là, on peut se demander pourquoi le gouvernement n’a pas simplement fait évacuer le Parlement manu military et réprimer les manifestations, façon Macron face aux gilets jaunes. Pour le contexte, le parti au pouvoir à l’époque était le Komintang, un parti conservateur et favorable au rapprochement avec la Chine. Et il n’y a des élections démocratiques à Taïwan que depuis les années 90. Avant cela, Taïwan était une dictature militaire, bien, bien vénère, façon Pinochet ou Mussolini. Bref, pas vraiment un contexte de bisonours.

Quoi bon, déjà, l’occupation du Parlement était relativement pacifique, donc le gouvernement aurait dû prendre l’initiative de la violence. Paradoxalement, le passé dictatorial de Taïwan fait qu’une évacuation brutale aurait été très mal vue, parce que ça aurait rappelé des mauvais souvenirs. Tout ça, tout ça. Mais surtout, le mouvement avait un large soutien dans la population et, au-delà, un élan de sympathie à l’internationale, qui fait qu’une évacuation musclée aurait été particulièrement mal vue. Bref, c’était sans doute pas l’envie qui manquait de dégager ces petits merdeux d’étudiants zéistes, mais le gouvernement était un peu coincé.

Et donc, quel choix stratégique ont permis d’avoir ce large soutien national et internationale ? Déjà, le mouvement a réussi à donner une image non partisane, même si, en pratique, il était beaucoup plus proche du Parti démocrate progressiste que du Komintang. Il a construit des coalitions avec des groupes de la société civile, des universitaires, des syndicats, et des politiciens, afin de ne pas juste rester un truc d’étudiant. Il a utilisé massivement les réseaux sociaux pour diffuser son message et contourner le narratif des médias pro-gouvernement. Et, au-delà de la simple ilisation, il y avait toute une dimension culturelle et artistique, avec des concerts et des chansons composées spécialement pour l’occasion, dont une Iceland Sunrise, qui est devenue l’hymne du mouvement. Il y avait également des concerts et des performances artistiques à l’intérieur du Parlement. Que penserait Yel Bron Pivet ? Mais aussi du street art et des fresques murales, des expositions d’art, des mêes, des conférences publiques, du théâtre de rue. Hashtag hégémonie culturelle, toi-même, tu sais.

Enfin, et surtout, le mouvement était présenté comme une défense de l’indépendance de Taïwan, de la transparence et de la démocratie. Il s’est nourri de la frustration d’une grande partie de la population de ne pas avoir été consulté pour l’accord économique avec la Chine. Le message a parlé à toutes les générations et a beaucoup raisonné à l’international. Et, au-delà du retrait de l’accord économique, ce mouvement a éveillé politiquement une large partie de la population. Certaines figures du mouvement ont entamé une carrière politique. Par exemple, la hackeuse Audrey Tang, qui a bricolé un accès Internet pour les occupants du Parlement, a été nommée ministre du numérique dans le gouvernement suivant. Freddy Lim, un des leaders du mouvement et également chanteur d’un groupe de black metal, a été élu député 2 ans plus tard, et il est encore député en 2024. Oui, d’ailleurs, je suis allé voir par par curiosité, et il fait toujours des concerts. Il lient dans la description. C’est quel niveau de bordélisation, là ?

Et, globalement, le mouvement a beaucoup joué dans la défaite électorale du Komintang 2 ans plus tard et l’élection de la présidente pro-indépendance Tsai Ing-wen. Alors, bien sûr, c’est pas une formule magique qu’on peut reproduire partout dans le monde, mais c’est un exemple intéressant de mouvement populaire qui a émergé très rapidement, avec une portée transpartisane et une composante culturelle importante, qui a très vite gagné un large soutien dans la population et une sympathie à l’international, et qui a réussi à faire reculer un gouvernement pourtant très conservateur et pro-autorité.